Game of Mourinho, épisode 2 : Madrid, la terre brûlée

Une nouvelle victoire 4-0 face à Swansea (avec un nouveau but de Romelo Lukaku, d’Anthony Martial et de Paul Pogba), Manchester United a déjà réussi sa première mission en ce début de saison : semer le doute dans la tête des bookmakers et prendre confiance avant les gros matchs. Pour son deuxième opus à la tête des Red Devils, Mourinho vise un retour au sommet. Second épisode de notre immersion au sein de la ‘méthode Mourinho’. Mais d’ailleurs, est-il toujours aussi méchant ?

« Si vous voulez être hypocrites, c’est votre problème. Moi, je préfère être le punching-ball d’une bande de lâches, mais dire des vérités qui dérangent. Je suis né et je mourrai comme ça. La tête haute et sans avoir peur de dire la vérité. »

José Mourinho

« Je sais que les gens aiment les symboles, mais c’est toujours embarrassant quand on écrit des histoires sur moi parce que cela occulte beaucoup d’autres personnes. »

Steve Jobs

Et si le monde de l’informatique pouvait nous en apprendre un peu plus sur les déboires du Special One au Real Madrid puis à Chelsea ? « Ce qu’on te reproche, cultive-le : c’est toi », aimait à rappeler Jean Cocteau, écrivain et réalisateur français (1889-1963). Nos deux prophètes ont bien retenu la leçon. Même si depuis son retour à Chelsea, Mourinho a légèrement changé (ce sera le cœur de notre conclusion). Patience…

En 1977, Ken Olsen, président de Digital Equipement Corporation, déclarait à l’auditoire de la World Future Society : « Il n’y a aucune raison pour qu’un particulier ait un ordinateur chez lui ». La même année, Steve Jobs et Steve Wozniak mettaient sur le marché l’ordinateur personnel Apple II qui devait amorcer la révolution du PC. Et, peu de temps après son lancement, des milliers de commandes arrivèrent sur les bureaux d’Apple : « Je patine vers l’endroit où le palet va se retrouver, pas là où il est déjà passé », aimait à rappeler Jobs, en citant Wayne Gretzky, célèbre joueur canadien de hockey sur glace. Des deux Steve, Wozniak était le technicien et Jobs un magicien aux allures de dictateur névrosé. Dans sa biographie de Jobs, Walter Isaacson raconte : « Des dizaines d’employés victimes des foudres de Jobs terminaient leur litanie d’horribles histoires en déclarant qu’il les avait poussés à accomplir des prouesses qui défiaient leur propre imagination ». Ancien développeur chez Apple, Bud Tribble théorise : « La meilleure définition de cette bizarrerie, tu l’as dans Star Trek. Steve crée un champ de distorsion de la réalité ! En sa présence, la réalité devient malléable. Il peut faire croire à n’importe qui à peu près n’importe quoi. (…) Il est dangereux d’être pris dans le champ de distorsion de Steve, mais c’est grâce à lui qu’il a pu effectivement changer la réalité ». En plus de suivre le lapin blanc, Steve avait probablement choisi la pilule rouge pour sauver les humains des terribles machines d’IBM. Dans sa conception du monde, Jobs représentait Moïse devant la mer Rouge : sur son passage, les flots s’écartent et le peuple menacé parvient à les traverser miraculeusement.

Personnage égocentrique, le cofondateur d’Apple était habité par un besoin obsessionnel de contrôler l’ensemble de la chaîne de fabrication de son entreprise. Du premier pion jusqu’au dernier. Sa quête perpétuelle de perfection, couplée à une gestion difficile de ses émotions et à son honnêteté tranchante, le faisait passer pour « un sale con », selon ses propres termes. Ce que Woz’ résume avec tranchant dans le biopic de Danny Boyle (2016), à bout de souffle et exténué face à l’entêtement de son ami : « Avant, quand on me demandait nos différences, je disais que Steve Jobs était le visionnaire et moi le type dans le concret ; maintenant, je réponds que Steve Jobs est un sale con ! ». Pour certains, cela fera déjà un premier point commun entre nos deux despotes, Steve et José : « Jobs était très sûr de lui, développe Nolan Bushnell, fondateur d’Atari, il jugeait très rapidement s’il vous trouvait intelligent ou idiot. S’il pensait que vous étiez bête, il se montrait très dédaigneux, même si vous étiez son supérieur hiérarchique ». De l’époque où Mourinho était son adjoint à Barcelone, Bobby Robson dirait que « Mourinho n’a jamais été international, mais il n’avait aucun problème à aller voir Stoichkov, Figo ou Guardiola et à être dur avec eux. Il n’a jamais eu peur ».

 

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« Bill Gates aurait davantage d’envergure s’il avait goûté une fois à l’acide ou s’il était parti dans un ashram quand il était plus jeune. »

Steve Jobs

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Pour faire fonctionner l’Apple II (conçu par son ami Wozniak), Jobs avait eu recours aux services d’un autre génie de l’informatique : Bill Gates. Ce sera la première collaboration entre les deux hommes. Et le début d’une rivalité qui marquera à jamais l’histoire du monde contemporain. Un meilleur communiquant d’un côté, un meilleur technicien de l’autre. Seulement, trois années plus tard, Apple amorce son entrée en Bourse et Jobs, crédité d’une fortune de 165 millions de dollars, devient le plus jeune millionnaire américain. La rockstar est en marche et permettra au capitalisme moderne d’obtenir un nouvel emblème, plus cool et plus créatif que les précédents. De son côté, Bill Gates attend patiemment son heure et prépare son ascension. En 1980, dans l’ombre du géant à la pomme, le natif de Seattle signe un contrat faramineux avec IBM (Big Blue) pour son système d’exploitation (le MS-DOS). C’est le premier vrai coup de maître de Gates. Pendant ce temps-là, de l’autre côté de l’Atlantique, Rafael Benítez étudiait ses premières statistiques dans le MS-DOS de son Commodore 64, premier ordinateur personnel vendu à plusieurs millions d’exemplaires : « D’une certaine façon, raconte Gates, on peut dire que nous avons, Jobs et moi, grandi ensemble. Nous avions le même âge, la même forme de naïveté et d’optimisme et nous avons construit deux grandes compagnies. Et cela, la majeure partie du temps, en tant que rivaux, mais en conservant, toujours, un grand respect mutuel et une bonne communication, y compris durant sa maladie (son cancer du pancréas), je suis allé le voir pour passer du temps avec lui ».

Malgré tout, la guerre ouverte débuta en 1985 entre nos deux geeks : « Nous n’étions pas en compétition à l’époque, développe Andy Hertzfeld, ancien employé d’Apple. Ils étaient nos alliés et nous aidaient à mettre au point le Macintosh. Nous nous entendions très bien et ils nous ressemblaient à bien des égards ». Cela ne va pas empêcher Gates de passer à l’offensive. Jobs va allègrement sous-estimer son adversaire. Pendant l’élaboration du Macintosh, Microsoft s’inspirait de son rival en mettant au point sa propre version du système d’exploitation. Une année seulement après le lancement du Mac, Windows fait son apparition sur le marché et propulse Gates au sommet de la pyramide. Ancien directeur marketing de Microsoft, Rowland Hanson raconte : « Quand tout le monde joue aux échecs, Bill, lui, joue aux échecs en trois dimensions. Il avait déjà prévu son prochain coup sur un autre échiquier, depuis les trois derniers coups ». À cet instant, Bill Karpov fit son entrée en scène et Jobs Kasparov mettait un pied à terre. Nous sommes au crépuscule de la rivalité entre Gates et Jobs (comme il y aurait cette opposition de style fraternelle et tumultueuse [1] entre Mourinho et Guardiola). Cette blessure narcissique amorce la rupture entre nos deux génies de l’informatique. La même année, Jobs entame sa chute. Le cofondateur d’Apple vire dans une mégalomanie ravageuse. Pire, Apple va financer l’expansion internationale de son rival à travers la renégociation du contrat du BASIC Applesoft (son langage de programmation développé par Microsoft). La petite souris avait une faim de loup. Gates est un fin stratège quand Jobs jouait d’un orchestre nommé esbroufe.

Après la sortie de Windows, l’affront est total pour Jobs. Lancé dans une guerre de pouvoir avec le CEO d’Apple, John Sculley, Steve est finalement contraint de démissionner de sa propre entreprise. Face à ses vieux démons, Jobs a commis « une erreur de calcul » après avoir été pris à son propre jeu face à Bill Gates [2]. En poussant un peu le parallèle, cette situation n’est pas sans rappeler la fin de l’ère Mourinho à Madrid. Quand le patient ne parvient pas à devenir son propre médecin, l’issue est irrévocable : « Finalement, raconte Bruce Damer, historien du monde informatique, on est arrivé à une guerre ouverte au sein du conseil d’administration entre John Sculley et Steve Jobs. En fin de compte, comme Jobs avait lessivé tant de personnes et avait généré tant d’animosité et de peur le concernant, quand le conseil en est venu au vote, pratiquement tous ses membres ont préféré ne plus avoir Steve Jobs parmi eux ». Des employés exténués par le cocon de tension développé par l’entraîneur du FC Apple, dont nous pourrons aisément peindre les noms en Casillas, Ramos, Ronaldo ou encore Pepe : « Pour la première fois, analyse Thibaud Leplat, Mourinho s’est retrouvé dans un vestiaire qui n’était pas unanime et qui politiquement pesait plus que lui. Sergio Ramos, Cristiano Ronaldo et Casillas (notamment) ont leurs propres canaux d’informations, leurs propres liens avec le président et les dirigeants du club. Mourinho s’est beaucoup plaint de l’aspect “politique” du Real Madrid, c’est-à-dire des luttes perpétuelles d’influences en coulisse sur la destinée du club. N’oublions pas que le Real Madrid, et ce même si le président est Florentino Pérez, reste une association. Et comme dans toutes les associations, le pouvoir y est reparti entre les nombreux adhérents (les socios) et pas (comme dans les SAS ou autre) entre les actionnaires souvent peu nombreux. Mourinho n’a pas réussi à faire face à l’absence d’unanimité. Il l’a pris comme une remise en question brutale de son autorité et, donc, de ses compétences ».

Lancé dans une paranoïa maladive, Mourinho ira même jusqu’à faire analyser les factures téléphoniques de ses joueurs pour identifier la fameuse taupe madrilène. Dans les colonnes du magazine Wired, en 1996, Steve Jobs expliquait : « Je suis un optimiste dans le sens où je crois que les hommes sont nobles et honorables, et certains d’entre eux vraiment futés. J’ai une vision très optimiste des gens. En tant qu’individus, les gens sont intrinsèquement bons. J’ai une approche légèrement plus pessimiste des gens lorsqu’ils fonctionnent en groupe ». Mourinho acquiescera forcément. Quand on touche à certains totems du vestiaire, le retour de flammes peut s’avérer dévastateur [3] [4].

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« La qualité est plus importante que la quantité. Au baseball, un home run vaut mieux que deux doubles. »

Steve Jobs

« Après un an et demi, peut-être deux, Mourinho brûle ses joueurs. C’est ce que j’ai entendu dire à Madrid et c’est ce qui est en train de se passer avec Chelsea. Peut-être qu’il leur en a trop demandé et, maintenant, ils ne sont plus capables de le suivre. »

Fabio Capello

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À Madrid, afin de pouvoir gérer la politique sportive du club madrilène avec plus de liberté, le Portugais avait donc obtenu le départ de Valdano. Un « putsch » impensable à Chelsea où l’homme était décrit comme « obéissant en interne », contraint de composer avec la présence de Michael Emenalo (directeur sportif) et l’ancienne secrétaire privée de Roman Abramovitch, Marina Granovskaia (le bras droit du boss), dont l’aval est impératif en matière de transferts. De son côté, Steve Jobs rêvait du renvoi de John Sculley pour sauver sa place. De quoi rêve un homme de pouvoir quelque peu misanthrope, si ce n’est de plus de pouvoir et d’effacer ses opposants ? Daniel Ichbiah développe : « Pendant plusieurs semaines, durant l’été 1985, Steve Jobs, relégué au placard, célibataire et seul contre tous, désormais sans aucun poids chez Apple, oscille entre la rage de voir sa société dirigée par Sculley, qu’il considère comme un idiot, et le désespoir. Certains de ses amis vont même jusqu’à craindre qu’il soit tenté de mettre fin à ses jours ». Une erreur de calcul lourde de conséquence avant la remise en question du gourou : « Un par un, autour de la table de réunion, les membres du comité expliquèrent les raisons pour lesquelles ils votaient en faveur de Sculley. Steve regarda s’envoler peu à peu les soutiens sur lesquels il comptait et dont il avait toujours cru qu’ils l’épauleraient jusqu’au bout. » Mis sur la touche par les siens, comme Mourinho perdit son vestiaire après la fuite de sa composition d’équipe avant le Clásico face à Barcelone avec Pepe (défenseur central) repositionné au milieu de terrain. Dans son livre The Special One – The Dark Side of José Mourinho, Diego Torres révèle les mots prononcés par Mourinho à l’encontre de ses joueurs ce jour-là. Un monologue digne des plus grands films de guerre… Full Metal Jacket en tête de gondole : « Vous êtes des traîtres ! Je vous avais demandé de ne rien dire à la presse sur la composition d’équipe… mais vous m’avez trahi. Vous avez démontré que vous n’êtes pas de mon côté. Vous êtes des fils de putes. Le seul ami que j’ai dans ce vestiaire, c’est Granero, et je ne suis même pas sûr de pouvoir lui faire confiance. Vous m’avez abandonné. Vous êtes l’équipe la plus déloyale qu’il m’ait été donnée d’entraîner. Rien d’autre que des fils de putes ». Pour clore sa colère, le Portugais, larmes à l’œil, s’empare d’une canette de Red Bull et la jette violemment contre un mur du vestiaire madrilène. Aucun joueur n’esquisse le moindre geste alors qu’Iker Casillas se lève pour filer sous la douche. Mourinho fixe alors ses joueurs un à un et interroge : « Tu es avec moi, toi ? Et toi ? », avant d’ajouter : « Si je suis au Vietnam et que je vois un de mes soldats se moquer d’un autre, je prends mon flingue et je le descends moi-même. Vous allez chercher vous-mêmes qui est le traître. Et vous avez intérêt à me le ramener ». Ambiance garantie.

Ancien directeur créatif de NeXT, puis d’Apple, Ken Segall développe : « Steve (ou José dans notre monde imaginaire) n’a pas été poussé vers la sortie par hasard. Il était vraiment brillant, mais il n’était pas fait pour gérer une entreprise. Il était colérique, autoritaire et il voulait tout contrôler. La crainte de le voir entraîner Apple avec lui au fond du gouffre était vraiment légitime ». Une jambe à terre, Jobs devenait le Fired One. Pour le New York Times, en 1997, il analyse : « Je ne le comprenais pas encore à l’époque, mais avoir été viré d’Apple a été la meilleure chose qui pouvait m’arriver. Cela m’a libéré et m’a permis d’entrer dans une des périodes les plus créatives de ma vie ». Le jeu en valait bien la chandelle. Après avoir développé et investi dans NeXT, une entreprise d’informatique américaine basée à Redwood City (en Californie), dont le nom signifie « la suite », comme un symbole, Jobs renaît financièrement grâce à Pixar et le carton de Toy Story au box-office. En introduisant la société en Bourse, Jobs redevient multimillionnaire et redore son image de visionnaire des temps modernes. Un an plus tard, le cofondateur d’Apple va retrouver son antre. La firme à la pomme, qui n’a jamais réussi à séduire le grand public, est au plus mal financièrement. L’entreprise rachète finalement NeXT (un nouvel échec commercial pour Jobs après celui du Macintosh [5]) et Steve reprend le flambeau en remplaçant Gil Amelio au poste de CEO d’Apple en 1997, après un jeu de dupes entre les deux hommes : « En réalité, note Walter Isaacson, depuis le début, Jobs a échafaudé une stratégie pour reprendre les rênes : attendre le premier faux pas d’Amelio pour lui souffler la place ». Mission accomplie, la success story peut désormais reprendre : « Au départ, développe Brent Schlender, coauteur de Becoming Steve Jobs, NeXT était apparemment un moyen de révolutionner l’enseignement supérieur grâce à de puissants et beaux ordinateurs. En réalité, il faisait le pari qu’un jour, il ferait mieux qu’Apple (ou que Barcelone) », ajoutant : « Certes, Steve avait été un visionnaire qui avait imaginé des produits novateurs, un excellent porte-parole de la société et de l’industrie qu’il avait contribué à créer. Mais il n’était pas près de devenir un grand chef d’entreprise. À bien des égards, il n’était pas encore adulte. Alors même que Steve pensait s’être libéré d’un responsable étouffant et insipide, il était en réalité esclave de bien d’autres choses : sa célébrité, son désir obsessionnel de perfection jusque dans les moindres détails, son management capricieux et despotique, son manque de lucidité dans l’analyse qu’il faisait de son secteur d’activité, sa soif insatiable de vengeance et son refus de voir toutes ces défaillances ». Cela nous rappellerait aisément cette histoire d’ange déchu et de guerre éternelle.

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« On a tous tendance à ramener la réalité à des symboles, mais Superman a disparu il y longtemps. Pour faire quoi que ce soit de significatif, vous avez besoin d’une équipe. »

Steve Jobs

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Chez Pixar, Steve a appris à s’effacer en laissant plus de contrôle à ses collaborateurs. Apaisé, c’est un homme nouveau qui s’apprête à changer l’axe du monde et à transformer des besoins insoupçonnés en nécessités absolues. Jobs a enduré l’échec, il est désormais plus mature et prêt à remettre Apple au centre de l’échiquier. Son ami Ken Segall développe : « Steve reste, certes, un homme passionné, un peu entêté, difficile à vivre, impulsif et obsessionnel, capable de discuter toute une nuit de la position d’un pixel sur une icône, mais il a changé d’une façon fondamentale : il a appris l’humilité, la patience et il est devenu un véritable homme d’affaires ». Animé par la simplicité, son nouveau credo, Jobs va nous démontrer qu’on peut effectivement revenir des limbes et faire en sorte que la toupie s’arrête de tourner : « Jobs s’était toujours vu comme un rebelle partant en croisade contre l’empire du mal, écrit Walter Isaacson, un chevalier Jedi, un samouraï bouddhiste combattant les forces obscures ». Face à la situation de crise (fin 1997, Apple se retrouve au bord du dépôt de bilan), le natif de San Francisco devient un homme d’affaires avisé, de la même façon que son rival Bill Gates, et apprend à gérer l’aspect commercial de son entreprise. Mieux, les deux hommes vont se rapprocher et Microsoft investit 150 millions de dollars dans Apple contre le droit de sortir Office sur le Mac. Du héros jusqu’au paria, du banni jusqu’au sauveur, Jobs est finalement devenu l’Happy One : « À cet âge-là, on voit les choses différemment, développe Daniel Ichbiah. À 30 ans, il avait l’impression que le monde lui appartenait et que personne ne le comprenait. En 1997, c’est un Steve Jobs mature, qui a appris de ses échecs et qui a mis de l’eau dans son vin ». Le 7 janvier, acclamé par un parterre de fidèles, Jobs fait ainsi son grand retour dans sa ville natale, lors de la Macworld Expo (une sorte de secte new age). Ses premiers choix en tant que CEO sont symboliques. Il acte son retour en faisant la paix publiquement avec son rival de toujours, avant d’expliquer : « Il y avait trop de gens chez Apple et dans l’écosystème Apple qui jouaient un jeu selon lequel, pour qu’Apple gagne, Microsoft devait perdre. Il était évident qu’il ne fallait pas jouer ce jeu parce qu’Apple n’allait pas battre Microsoft. Apple n’avait pas besoin de battre Microsoft. Apple devait se souvenir quelle entreprise elle était parce que les autres l’avaient oublié ». Fini le temps des invectives et de la rivalité exacerbée, place à la créativité débridée.

Porté notamment par les figures d’Albert Einstein, Bob Dylan, Martin Luther King Jr ou encore de Pablo Picasso, John Lennon et Alfred Hitchcock, le fameux Think different fait son apparition comme pour faire écho au désir de Jobs d’être « toujours là où les autres ne sont pas ». En 1998, Apple lance l’iMacintosh. L’iPod verra le jour trois ans plus tard. En 2007, avec la sortie officielle de l’iPhone, Steve obtiendra finalement sa revanche avec la consécration suprême quand Apple deviendra la 1re entreprise de l’univers technologique et la 2e société américaine (en 2010), quelques jours seulement après la victoire en finale de la Ligue des champions du Mou face au Bayern Munich. Simple coïncidence ou intervention divine ? D’un ton ému et quelque peu sarcastique, Steve entonnait cette douce mélodie au plus profond de son être : « C’est le plus beau jour de ma carrière, plus beau encore que mon premier match de Championnat ou ma première Ligue des champions. Que Microsoft garde le ballon, nous, on va en finale ».

Dans les faits, cela donnera un triomphe plus modeste et moins vampirique : « Pour ceux d’entre nous qui ont été dans l’industrie depuis longtemps, c’est surréaliste ». Pourtant, la victoire était bien totale pour Jobs, avec l’assurance d’avoir vaincu les terribles machines d’IBM en marquant l’histoire de son empreinte. En revenant chez Apple, Steve avait surtout accepté de changer en mettant moins de pression sur ses collaborateurs [6], allant même jusqu’à prendre des nouvelles de ses équipes en s’assurant du bien-être des membres de son entreprise. Un homme devenu plus sociable, moins agressif et moins tyrannique. Soucieux du « beau » et de l’esthétisme de ses produits, il décuplera son désir de créativité.

Pour le Special One ? Le 5 juillet 2016, le Portugais tenait sa première conférence de presse en tant que nouvel entraîneur de Manchester United (après son renvoi de Chelsea à l’hiver 2015). Au théâtre des rêves, le Mou annonce la couleur sans détour : « Il faut oublier les trois dernières saisons. Je ne veux pas que les joueurs pensent que nous devons faire mieux… C’est quoi faire mieux ? Finir 4e ? Mais finir 4e n’est pas le but ! Nous voulons gagner. Je veux tout. Je veux gagner des matchs, bien jouer, je veux marquer des buts, ne pas en concéder. Je veux tout ». Survêtement du club sur le dos, Mourinho poursuit comme pour acter l’ouverture d’un nouveau chapitre de son épopée, une pensée pour Arsène Wenger en plus, en mémoire du bon vieux temps : « Je ne le cache pas. Je vise le record de matchs en Ligue des champions de Sir Alex. Certains managers ont gagné leur dernier titre il y a 13 ans. D’autres n’ont jamais gagné un seul titre. Mon dernier titre remonte à un an… Alors, si je dois prouver des choses, imaginez pour les autres managers ! Je n’ai rien à prouver à qui que ce soit, si ce n’est à moi-même. C’est ça, ma nature ». Avec le Portugais, la rivalité se façonne avec le temps. Mieux, il faut savoir l’entretenir à distance [7]. Le 3 mai 2015, Chelsea remporte la victoire face à Crystal Palace (1-0) et s’adjuge le titre de Premier League, le 3e pour Mourinho après 2005 et 2006. José n’oublie pas de saluer Josep depuis la salle de presse : « Je pourrais être malin et, comme d’autres managers, choisir une équipe dans un pays où il est facile d’être champion, où ils peuvent calmement fêter leur succès. J’ai choisi un pays où il est difficile de gagner. J’ai choisi un job difficile ». Sous-entendu à peine dissimulé.

Pourtant, le 26 octobre 2016, à l’occasion du 4e tour de la League Cup, à Old Trafford, les deux hommes vont se rapprocher à la manière de nos deux geeks (Bill et Steve) réunis sur un plateau télévisé (en 2007) pour évoquer leur relation passionnelle au fil des années. Le monde attendait un vulgaire pugilat, il obtiendra finalement un abrazo des plus enjoués entre les deux plus grands rivaux du métier d’entraîneur. La même année, après 144 parties disputées sous une tension maximale, Karpov aussi avait tendu une main à Kasparov pendant que celui-ci logeait en prison après avoir manifesté contre le régime de Vladimir Poutine. Un acte fondateur entre les « 2K » qui permettra à Garry de revoir son jugement sur Anatoli. Le sage apprend toujours plus de ses ennemis que l’idiot de ses amis. Sous couvert de sa modestie légendaire, Napoléon dirait que « les hommes de génie sont des météores destinés à brûler pour éclairer leur siècle ».

Au royaume des Kings et des Sirs, le Portugais est désormais entouré d’une partie des meilleurs entraîneurs de la planète (Guardiola, Klopp, Conte, Wenger, Koeman…). Une seule possibilité pour revenir au sommet : renaître par le jeu à la manière d’un Steve Jobs décuplant son désir de créativité pour redorer le blason du FC Apple [8]. Sinon, Mourinho rejoindra le spacieux chemin de la perdition. Qui y a-t-il de plus douloureux pour un être prodigieux que de redevenir la norme ? « Pour moi, il est le Special One et il le sera toujours, explique Mauricio Pochettino, entraîneur de Tottenham. Il a été une référence lorsque j’ai commencé à travailler à l’Espanyol, lorsque j’ai commencé ma carrière. Il a toujours été très gentil avec moi, il m’a ouvert sa porte. Mais j’essaie toujours d’évaluer mes collègues et d’être objectif. Je crois vraiment qu’il est l’un des meilleurs. Il y a des périodes dans le football et, parfois, vous luttez un peu parce que ce n’est pas facile d’arriver dans un nouveau club, d’installer vos idées et votre philosophie, mais, pour moi, il était, il est et il sera l’un des meilleurs entraîneurs de l’histoire du football ». Mourinho, un has been ? Ce serait manquer de respect à l’un des personnages les plus imprévisibles du xxie siècle. Pendant l’hiver, Manchester United se découvrait le prélude d’un invincible été et l’âme du renouveau : « Mourinho est en train de réaliser un bon travail, expliquait Ferguson après les fêtes de fin d’année, en échange d’une bouteille de Château Latour. L’équipe joue très bien, même si la chance n’était pas de notre côté récemment. Si on avait eu plus de chance, je pense que Manchester United serait à la lutte avec Chelsea pour le titre de champion. Mais Mourinho est tranquille et cette sérénité se reflète sur toute l’équipe ». Une équipe est à l’image de son entraîneur. Le Mac était à l’image de Steve Jobs, sans connexion vers le monde extérieur. Manchester est à l’image de son entraîneur, animé par un sentiment de revanche : « Il est temps de rendre à MU sa vraie valeur. Nous allons démontrer que ce club fait de nouveau partie de l’élite » (Eric Bailly). Accrochez-vous bien, la partie ne fait que commencer.

Notes :

[1] Auparavant, quand vous posiez des questions à Guardiola sur Mourinho, « il changeait sa posture, son langage corporel » et on pouvait voir qu’« il était mal à l’aise en parlant de lui », comme en témoignait Guillem Balague en 2012, biographe de l’ancien entraîneur du Barça : « Pep m’a même confié que Mourinho avait réussi à le déstabiliser émotionnellementà un tel point, qu’il n’éprouvait plus aucun plaisir à exercer sa profession ».

[2] En 1979, une simple visite des locaux du premier fabricant d’imprimantes mondial (Xerox), permettra à Jobs de pouvoir déceler un potentiel jusque-là inexploité (avec notamment la présence de la fameuse interface graphique). Ce qui conduira au lancement du Lisa (en 1983), premier ordinateur personnel à posséder une souris et une interface graphique, puis du Macintosh (en 1984). Dans le jargon, on appelle ça un retour à l’envoyeur…

[3] À Chelsea, s’en prendre publiquement et de façon aussi disgracieuse à Eva Carneiro (insultée de filha de puta lors de la première journée de Premier League), médecin du club, réputée très populaire auprès des joueurs, et au physiothérapeute Jon Fearn pour avoir pris le temps de soigner Eden Hazard dans les arrêts de jeu démontrait déjà toute la tension présente dans la tête de Mourinho à l’entame d’une nouvelle saison avec les Blues.

[4] Une semaine après le « Carneiro Gate », la prochaine cible du Portugais se nomme John Terry, capitaine emblématique des Blues. En 176 matchs sous la direction du Mou, l’Anglais n’avait jamais été remplacé par son entraîneur. Lors de la 2e journée de Premier League (face à Manchester City), éteint par Agüero sur le 1er but des Citizens, il est sorti dès la pause par Mourinho. Un affront à une figure emblématique du vestiaire du club de Londres. Pire, à un des joueurs qui caractérise le mieux l’entière dévotion de Chelsea à son gourou. Terry, laissé sur le banc par la suite face à Arsenal et Newcastle (ainsi qu’en Ligue des champions), a toujours été celui qui martelait le message de son entraîneur quand celui-ci décidait d’évoquer une « politique de déstabilisation » envers ses joueurs. Avec Chelsea, Mourinho a eu le droit à sa campagne de Russie. Même si dans les faits, ce sont les Russes qui jouaient à la contre-attaque et non Bonaparte.

[5] En vérité, NeXT n’était qu’un coup médiatique pour préparer son retour chez Apple. Fils de Sun Tzu, Jobs avait tout prévu depuis le départ.

[6] Comme Jobs ne s’entourait que des « meilleurs » et testait en permanence ses collaborateurs, Mourinho aime à répéter « qu’il sait choisir ses troupes pour partir en guerre ». Avec l’Inter Milan (en 2010), il utilise 17 joueurs pour devenir champion d’Europe contre une moyenne de 21,7 sur ces dix dernières années. Lors de la saison du titre avec Chelsea (en 2015), le club de Londres a utilisé 24 joueurs : seuls Manchester City et Burnley on fait aussi peu. La stratégie de la tension utilisée par le Portugais laisse forcément des traces chez ses joueurs et le peu de turn-over effectué ne peut qu’accentuer cette donnée.

[7] Pendant des années, Mourinho a sacrifié son image pour le bien de son équipe. Aujourd’hui, il en paie le prix fort. Chacun de ses mots est scruté, épié, analysé et décortiqué à la manière d’un petit batracien… et parfois mal interprété. En 2014, José ne voulait pas du PSG en 8e de finale de la Ligue des champions, évoquant simplement une donnée favorable au niveau géographique : « La saison dernière, les gens ont mal interprété ce que je voulais dire sur Paris. C’est facile d’y aller en trente minutes d’avion. C’était le côté pratique dont je parlais ».

[8] À Manchester, Mourinho cherchait un fou pour équilibrer son milieu de terrain. Ce sera Michael Carrick, afin de permettre à Paul Pogba d’endosser pleinement son rôle de dame sur l’échiquier. Une saison plus tard, Matić a pris le contrôle des Terres du Milieu.

Game of Mourinho, épisode 1

Photo credits : Andrew Lewis / ProSportsImages / DPPI