Le football, un sport de luxe ?

Avec une vente des droits TV à plus d’un milliard d’euros, la Ligue 1 s’est ouverte de nouvelles perspectives. À la fois celle d’enrichir les clubs, d’améliorer les infrastructures et d’attirer dans son championnat les meilleurs joueurs du monde, mais aussi celle d’un spectateur lésé qui devra bientôt débourser près de quatre-vingts euros par mois s’il veut assister à toutes les compétitions dans lesquelles sont engagés les clubs français. Alors, l’incroyable apport d’argent dans le monde du football représente-t-il un danger pour ce sport ? Thèse, antithèse, synthèse.

Le football était au départ une expression spontanée de l’homme, un besoin cathartique que chacun avait le droit d’assouvir peu importe l’âge, la culture ou la situation sociale. Le football était cette matérialisation du mot « populaire » qui englobe sous ses lettres des significations auxquelles chaque fan de football peut s’identifier. Oui mais voilà, depuis quelques années le football est entré dans une dimension très financière où aux côtés des sportifs et des supporters se tractent des enjeux économiques aux conséquences larges. Business as usual fait désormais office de refrain dans les clubs de football. Le problème de ce business réside dans le fait que son impact se propage bien au-delà des sphères économiques et boursières et que par des actions obscures pour ceux qui en subissent les conséquences, on vient bouleverser le projet sportif d’un club ou la capacité d’un supporter à supporter son équipe. Ce qu’il faut comprendre, c’est que l’augmentation des prix des transferts est en grande partie due à l’augmentation des droits TV. Or, l’explosion des prix des droits TV relève d’un jeu d’enchères où les ligues vendent au plus offrant sans avoir de regard global. Ce qui conduit, comme ce sera le cas en France à partir de 2020 avec l’arrivée de MediaPro, à l’éclatement des diffuseurs. Cette situation détruit indéniablement la plus grande caractéristique de la popularité : l’accès. Le football populaire, tel qu’il a toujours été, c’était ce football où se retrouvaient au stade ou dans les bars des gens de tout milieu, heureux ou pas dans leur vie quotidienne, mais qui le temps de quatre-vingt-dix minutes pouvaient chanter, crier, rire ou pleurer. Ce que nous propose ce nouvel univers footballistique est aux antipodes de l’essence du football et il instaure un fossé désormais infranchissable entre le peuple et le football.

 

Il ne faut cependant pas s’y tromper. Depuis de nombreuses années déjà, le football revêt une nouvelle forme où se côtoient le professionnel et l’amateur. Il n’y a plus qu’un seul football, ils sont désormais deux avec des missions différentes et des moyens différents. Car le football amateur, celui que l’on peut pratiquer tous les dimanches, celui que l’on peut aller voir pour quelques pièces est un football qui remplit parfaitement sa mission de défoulement cathartique et de mixité. Le football populaire, s’il en est un, n’est autre que le football amateur. Mais ce dont l’homme a aussi besoin et dont il n’est pas maître, c’est le rêve. Le rêve constitue pour l’homme un voyage vers tout ce qu’il y a de possible. Rêver, c’est avant tout quitter sa vie pour parcourir d’autres mondes. Or la caractéristique fondatrice du rêve est la distance. L’on ne rêve que de ce qui est inaccessible. Alors, ce fossé qui est censé séparer le peuple et le football n’est en réalité pas un obstacle mais au contraire une porte vers le rêve. L’argent investi dans les transferts atteint des sommes folles mais finalement, est-ce que la somme importe vraiment ? L’arrivée de Neymar au PSG pour 230 millions d’euros a fait beaucoup de bruit l’été dernier, tout comme le départ de Cristiano Ronaldo de Manchester vers le Real Madrid pour 94 millions en avait fait en 2009, tout comme, aussi, le transfert de Zidane vers ce même Real Madrid pour 70 millions d’euros en son temps. Le chiffre n’a pas de valeur, seul son exubérance compte. Il faut que le transfert soit énorme car ce n’est qu’à ce moment là que se créé le rêve. Et l’enfant qui supporte le PSG n’a aucune idée de ce que représente 230 millions d’euros, en revanche ce que lui sait et que nous savons tous, c’est que la lumière et parfois les larmes qu’il y a dans ses yeux ne sont là que parce qu’il y a du rêve, et que ce rêve-là n’a pas de prix.

 

Finalement, on comprend que le football ait besoin d’argent pour offrir encore plus de spectacle et disséminer encore plus de rêves. Mais malgré tout le bénéfice qu’on peut tirer de cet apport d’argent, il faut quand même réaliser l’absence de pouvoir du spectateur dans ce jeu financier. Le spectateur est au fil du temps devenu un spectateur économique regardant les chaînes se livrer une bataille féroce pour diffuser des matchs que plus personne ne peut regarder. Le spectateur est un nomade de la télévision qui petit à petit perd sa capacité à regarder le spectacle. Certes le rêve est là mais encore faut-il y avoir accès. Un problème qui fâche d’autant plus que le rêve était déjà lorsque le football était beaucoup plus accessible. Alors oui l’argent sert le football, mais il ne faut pas oublier que le spectateur aussi, c’est le football.

 

Crédit Photo : Jacques Demarthon / AFP Photo.

Quand les gens sont d'accords avec moi, j'ai toujours le sentiment que je dois me tromper.