Marcelo Bielsa et Leeds, une success-story win-win

Alors que le club du Yorkshire patinait depuis maintenant de nombreuses années dans l’antichambre de la Premier League, un homme a débarqué cet été avec un statut de sauveur que son humilité refuse d’admettre. Six mois plus tard, le Leeds de Marcelo Bielsa est en tête de la Championship et n’a jamais semblé aussi proche de retrouver l’élite l’an prochain. Pour l’entraîneur argentin, cette idylle a tout d’une cure de jouvence, lui qui sortait de plusieurs challenges ratés. Analyse.

Ahhh le Yorkshire, ses grandes plaines, les Arctic Monkeys et son amour pour le ballon rond. Terre qui a vu se créer le Sheffield Football Club, plus ancien club du monde selon la FIFA, ce comté traditionnel anglais est par essence un lieu de ballon. Comme beaucoup en Angleterre. Mais la particularité du Yorkshire, c’est qu’il ne vibre plus depuis maintenant plusieurs décennies. Sheffield Wednesday n’a plus goûté à la Premier League depuis l’an 2000, Sheffield United depuis 2007. Seul Huddersfield tente modestement d’accrocher sa place dans la plus prestigieuse des ligues anglaises. Parmi tous ces clubs, Leeds a la gloire la plus récente. Demi-finaliste de Ligue des Champions en 2001, l’ex club de Rio Ferdinand, Alan Smith et autres Harry Kewell a depuis sombré, tombant même trois saisons en League One, la troisième division anglaise. Le club, passé entre des mains bahreïniennes puis italiennes, a vécu vingt années de galère, tant est si bien que la partie la moins attachée de sa fanbase a progressivement délaissé Elland Road au rythme des déconvenues.

Dans ce marasme, une nouvelle est venue attiser l’intérêt de ces supporters frivoles. En juin dernier, Marcelo Bielsa est nommé entraîneur de Leeds, avec comme objectif affiché de redevenir compétitif rapidement. Pourtant, Bielsa n’était pas le numéro 1 sur la liste du président Andrea Radrizzani, qui s’est d’abord heurté aux refus d’Antonio Conte, de Claudio Ranieri puis de Roberto Martinez avant de passer un coup de téléphone à El Loco. L’histoire veut même que Bielsa, ayant raté l’appel de Radrizzani, l’a rappelé le lendemain… après avoir visionné 7 rencontres de Leeds dans la nuit. Un rapide séjour à Buenos Aires a scellé le pacte Leeds-Bielsa. El Loco était de retour aux affaires.

Les observateurs commençaient à se demander s’ils reverraient Bielsa sur un banc, et si oui, pour quel type de challenge. Il faut dire que ses dernières expériences ont terni l’image du coach emblématique venu de Rosario. Licencié du projet LOSC Unlimited après quelques mois, rapidement parti de son poste à la Lazio, les frasques autour du personnage d’El Loco ont ces dernières années effacé l’image du bourreau de travail qu’il est. Et pourtant. Si son image, son caractère, sa « folie » sont parfois des sujets de controverses, le tacticien jouit à l’international de tout le respect des plus grands de la profession. Guardiola, Pochettino, Simeone comptent parmi ses plus grands fans, de quoi poser la question sur le pourquoi de ses récents échecs.

Homme de parole et honnête dans toute sa chair, Marcelo Bielsa est tout autant intransigeant avec lui qu’avec les autres. S’il ne revient jamais sur sa parole, il considère que la réciproque doit s’appliquer. C’est ce trait de caractère qui lui a valu un départ précipité de l’OM, club pour lequel il n’a cessé de témoigner tout son respect depuis son départ, et son pétard mouillé à la Lazio Rome, où il est revenu sur sa décision d’entraîner l’équipe laziale deux jours après la signature de son contrat.

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Aimer Bielsa ou détester Bielsa, il n’y a quasiment pas d’autres alternatives. Et s’il y a bien une chose que ses haters mettent, à raison, sur le tapis dans les débats enflammés, c’est l’armoire à trophée d’El Loco. Trois titres de Champion d’Argentine (Newell’s x2 et Velez), un titre de Champion Olympique avec l’Argentine (composée de Tevez, Mascherano, Ayala, Heinze …) et des finales perdues : une de Copa Libertadores (Newell’s), une de Ligue Europa et de Coupe d’Espagne (Bilbao) et une de Copa America avec l’Argentine. Une maigre récolte pour celui qui a régulièrement fait lever les foules des équipes qu’il a coachées. On en revient au sempiternel débat : les émotions ou les trophées.

A ce jeu là, ses frasques lui collant au cul autant que son génie tactique, les opportunités pour Bielsa d’accumuler des trophées semblaient se réduire un peu plus chaque jour. En prenant en main Leeds, Bielsa s’est offert un challenge qui vaut tout autant qu’un trophée : redonner ses lettres de noblesse à un club historique, un volcan éteint. Après 6 mois de travail, sans frasque ni remous médiatiques, le pari est en passe d’être gagné.

A l’aube de la 23ème journée de Championship, journée qui marquera la mi-saison, et avant un Boxing Day plutôt clément avec les réceptions de Blackburn (12ème), Hull (17ème) et un déplacement à Nottingham (7ème), les ouailles de Bielsa occupent la première place du classement, avec 6 points d’avance sur West Brom, 3ème et premier barragiste. Mieux, les supporters des Peacocks s’accordent tous sur un point : ils revivent, notamment au niveau du jeu. A l’image de l’homme, le style de jeu de Bielsa a su évoluer ces derniers mois. Comme si l’échec au LOSC avait provoqué une remise en question chez le spirituel et cérébral coach argentin.

Aujourd’hui, fini le Bielsa têtu, borné et jusqu’au-boutiste. Bonjour le Bielsa rieur, pragmatique. Son Leeds a alterné plusieurs phases depuis le début de saison : un départ canon avec un jeu léché et offensif, un coup de moins bien lié à une série de blessures des cadres et un retour au premier plan où l’esthétisme a laissé place au réalisme. Avec un groupe quasi inchangé par rapport à l’an passé, où l’équilibre tient souvent sur la présence de quelques cadres, Bielsa réalise ce qu’il n’a pas réussi à Lille : mettre rapidement en marche une équipe jeune, avec parfois, quand les conditions sont réunies, des phases dignes des plus grandes masterclass de l’ancien coach de l’Albiceleste.

Si le parallèle Lille / Leeds tient sur le changement de braquet de Bielsa, se pose aussi la question du degré d’investissement des jeunes anglais par rapport aux jeunes joueurs dont il disposait lors de son passage à Luchin. En début de saison, pour apprendre à son groupe la pénibilité du travail, la chance qu’ils avaient d’être footballeurs, Bielsa a emmené son groupe ramasser les ordures, trois heures durant, autour du camp d’entrainement. Trois heures de travail, soit globalement l’équivalent de ce que représente le prix d’un billet pour assister à un match à Elland Road. Une séance particulière qui a selon les dires soudée l’équipe derrière son mentor. Est-il possible de réaliser ça en France ? Sans doute pas partout.

A la mi-saison, Leeds occupe donc la première place du classement, et ce, malgré un trou d’air de plusieurs matchs. Dans un championnat serré, où de nombreuses équipes sont à la lutte pour les accessits et où, un peu comme en Ligue 1, tout le monde peut frapper tout le monde, Leeds a l’avantage d’avoir enchaîné aux bons moments. Equipe au meilleur pourcentage de possession de balle, quatrième meilleure attaque, deuxième meilleure défense, l’équipe de Bielsa joue un 4-1-4-1 épuisant pour ses adversaires. Le mercato d’hiver, même s’il ne devrait pas être l’occasion d’une complète revue d’effectif, devrait servir à Bielsa pour doubler certains postes et amener une profondeur qui lui a parfois manqué dans les moments chauds. De quoi réellement se déclarer candidat à une promotion directe ?

A défaut de remplir sa vitrine de trophées, Marcelo Bielsa semble donc proche de renouer avec plus que de simples succès d’estime. Dans un club qu’il réussit à stabiliser en haut de l’affiche, il permet à la troisième plus grande ville d’Angleterre de croire en un renouveau footballistique que personne ne pensait réellement possible quelques mois en arrière. Bielsa, lui, continue sa route, tel Santiago dans l’Alchimiste. Il jure en conférence de presse avoir un plan, savoir parfaitement où il va avec cette équipe. Après seize années de disette, tout Leeds retient son souffle et prie pour que son phare venu d’Argentine leur montre enfin le bout du tunnel.

Je mène un combat vain contre le corporatisme et les magouilles dans le football français