Copa America 2019 : Le Brésil enfin en paix, mais qui a tué le fútbol ?

Après 5 années de tourment à ressasser le mauvais souvenir de « son » mondial, le Brésil a enfin mis fin au cauchemar en remportant sa première Copa depuis 12 ans. En revanche, cette édition 2019 ne laissera pas une trace indélébile dans l’esprit populaire, entre niveau décevant et stades vides sur fond de politique… Alors, qui a tué le fútbol ?

Le Brésil, champion moderne

Dani Alves peut exulter. Lui, seul rescapé du dernier succès brésilien en 2007, brassard au bras et nommé meilleur joueur d’un tournoi dont il lève le lourd trophée sur la pelouse du Maracanã. Enfin, le Brésil chasse les spectres de l’humiliation de 2014 et de l’échec de 2018, en passant par toutes les étapes nécessaires à l’exorcisme : distribuer quelques gifles dans un groupe très faible d’entrée ; sortir aux tirs au but le Paraguay, bourreau de la verde-amarela lors des deux éditions précédentes… aux tirs au but ; éliminer l’Argentine, et même mieux, dans l’Estadio Mineirão de Belo Horizonte, théâtre du terrible 7-1 de 2014 ; et pour terminer, soulever la coupe après une finale sans grand danger. Mais difficile de considérer cette Seleção comme l’une des plus marquantes de son histoire, même moderne. La faute à un tournoi loin d’être reluisant sur beaucoup de plans. Avec en premier lieu le manque d’adversité quasi-total pour faire face à l’armada d’individualités dont disposait Tite.

Rapidement en difficulté face à un pressing organisé, ou encore sans solutions face à un bloc compact, les Brésiliens n’ont cependant et tout simplement pas trouvé un seul adversaire capable de leur opposer un schéma cohérent pendant plus de quelques séquences. Le principal mérite du sélectionneur aura été d’enfin adapter son équipe aux caractéristiques qui font la force des champions de ces dernières années : un secteur défensif très fort physiquement avec 3 portes d’entrée (les deux latéraux et un des milieux axiaux, Arthur) sur des offensifs rapides autour d’un Firmino en fixation. Chose qui n’était pas le cas il y a un an. Où les pourvoyeurs de ballons manquaient où étaient mal positionnés, où Neymar captait trop le jeu pour un joueur dans son état de forme, et où Gabriel Jesus était bloqué dans le trafic à la pointe de l’attaque. Avec le repositionnement du Citizen sur le côté droit et l’émergence d’Everton à gauche, le Brésil convertit souvent ses temps forts et décroche finalement son titre, dans la droite lignée  du couronnement européen du Portugal ou du sacre mondial de la France.

Le Brésil, champion par défaut

Sur leur parcours, les jaunes auront affronté la Bolivie, le Venezuela, le Pérou (phase de poules), le Paraguay, l’Argentine et le Pérou à nouveau. Une feuille de route qui, hormis l’Argentine, manque cruellement d’obstacles plus réputés, et qui ternit donc le prestige du résultat final. Et les plus attendus Uruguay, Colombie ou Chili se sont tous ratés, rattrapés par des problèmes déjà constatés il y a un an et qu’ils n’ont pas su corriger.

Les doubles tenants du titre chiliens, absents du mondial, ont une nouvelle fois prouvé qu’il était temps de passer à autre chose. Avec un 11 encore très proche de ses années à succès arrivant en bout de course, la Roja a implosé en phase à élimination directe. Non sans avoir au préalable sorti la Colombie dont la situation est peut-être encore plus inquiétante. Les cafeteros n’ont en effet pas trouvé de solution à la James-dépendance constatée en Russie et semblent énormément peiner à sortir de nouveaux talents. Une fois le n°10 court-circuité, et le Chili l’a bien compris, la tricolore se mue en un groupe de guerilleros en manque de caféine, et ça ne lui réussit vraiment pas. Une sortie par la petite porte dès les quarts, 0-0 et tirs au but, qui marque un nouvel échec de la génération Falcao qui se rapproche elle aussi tout doucement de la sortie… sans avoir pu inscrire son nom au palmarès du moindre trophée.

Pas vraiment en proie aux mêmes problèmes mais tout aussi décevants au final, les Uruguayens. Au vu de sa phase de poules marquée notamment par un carton inaugural sur l’Equateur et une solide victoire sur le tenant du titre, la Celeste s’avançait d’emblée comme la valeur sûre devant aller au choc avec le Brésil. Oui mais voilà, les hommes de Tabarez ont justement pêché par manque d’assurance ou d’ambition. Et sans doute de réussite aussi. Peu enclins à se livrer plus qu’à l’accoutumée à des offensives en nombre. Incapables de marquer un but (valable du moins) à un tout petit Pérou qui lui ne parvenait pas à cadrer un tir en 90 minutes. Qu’il aurait été beau de voir Brésil et Uruguay jouer un nouveau chapitre du Maracanaço de 1950… Les locaux avaient même pour la toute première fois ressorti le maillot blanc de l’époque. Luís Suárez, qui aura symboliquement manqué le dernier tir au but d’une séance fatale au siens, peut pleurer à chaudes larmes. Il se mordra longtemps les doigts de cet échec au vu de la voie royale qui s’ouvrait… Ou ira mordre ceux du portier péruvien.

Enfin, quid des « petits » de la compétition ? Ceux qui pouvaient justement profiter de la situation pour enfin aller écrire une page de leur histoire ? Si l’on attendait pas grand-chose du néophyte qatari tout juste sacré champion d’Asie ou des insouciants u23 du Japon en rodage pour leurs jeux olympiques, le quatuor Equateur-Paraguay-Bolivie-Venezuela aura malheureusement livré un tournoi trop caricatural pour être retenu. « Des équipes qui ont de la grinta, des tripes quoi ». Oui, mais c’est tristement à peu près tout côté plan de jeu. Coincées dans la peau du « petit » qui doit défendre au mieux et tenter de marquer un but sur une ou deux occasions sur l’ensemble du match, ces équipes atteignent au mieux, par défaut, un quart de finale en tant que 3e de poule et repêché. Quel dommage que la Gold Cup se soit déroulée en même temps et empêche des sélections avec plus d’idées de venir donner quelques leçons à tous ces mauvais élèves.

Le seul à tirer son épingle du jeu aura été le finaliste péruvien. Encore une fois pas vraiment par le contenu, mais pour l’histoire, voilà une belle page de plus pour une sélection qui progresse après sa qualification en coupe du monde. En effet, le parcours de la Blanquirroja tient autant de la volonté de son sélectionneur que de la théologie. Le Pérou aura vécu un voyage atypique, miraculé d’une phase de groupe achevée à la 3e place derrière le Venezuela, et atomisé 5-0 par le Brésil en guise de point de passage vers les quarts… Desquels ils éjectent l’un des favoris sans cadrer un tir. Un tournoi qui relève du miracle permanent et la demie ne fait pas exception, mais dans un registre totalement différent. Les Incas pulvérisent le Chili 3-0 en le noyant sous un torrent d’audace et de réussite. Les Guerrero et consorts entreprennent des combinaisons, tentent leur chance, marquent et s’appuient sur un Gallese lui aussi touché par la grâce sur sa ligne. Seulement, sortis de ce Clásico del Pacífico hors du temps, les Péruviens sont les victimes expiatoires parfaites pour voir le Brésil sacré sans encombre en finale.

Pour tenter de dédouaner ce petit monde, on peut aussi pointer du doigt (comme certains joueurs) l’état catastrophique des pelouses qui n’aide pas à jouer au ballon. Car oui, comme on sait recevoir au pays du football, le championnat national suit son cours et met à contribution les terrains parfois à peine 48h avant une rencontre internationale. Résultat, il aura fallu bien du courage (et beaucoup de café) au plus fervents suiveurs de l’événement pour encaisser certaines oppositions soporifiques au bout de la nuit. Plus alarmant qu’un simple souci de gazon, il est compliqué pour le football continental d’avancer quand l’un de ses deux moteurs se remet tout juste d’un passage compliqué, et que l’autre semble aujourd’hui hors service.

Argentine : S.O.S d’un martien en détresse

Non, le foot argentin n’a pas ressuscité miraculeusement avec le re-retour de Lionel Messi. Une fédération toujours noyée dans des problèmes sans fond, un championnat au format ridicule de 26 équipes qui peine à fournir la sélection en qualité, une image déjà brisée en Russie entre-temps réduite en cendres par la catastrophe qu’a représenté la finale de Copa Libertadores Boca-River, et un sélectionneur (encore un) aux choix parfois lunaires.

Quoi que celui-ci ait pu dire à ses joueurs, cela s’est traduit de la façon suivante : « Donne la balle à Leo et regarde ». Messi joue regista, relayeur, milieu offensif, ailier, attaquant de pointe et se surprend parfois à venir tacler en position de latéral droit. Souvent critiqué pour son manque d’investissement avec l’Albiceleste, difficile de faire plus, d’autant qu’aucun autre joueur ne semble vouloir ou pouvoir assumer le poids de ce maillot et la pression titanesque qui va de pair aujourd’hui, à l’exception de Lautaro Martínez. Si, les tout jeunes Lo Celso ou De Paul ont bien tenté, et Paulo Dybala a fait souffler un vent de fraîcheur sur le jeu de son équipe… lors de sa seule titularisation en petite finale…

Le pire dans cet échec réside peut-être dans le fait que l’Argentine n’apprend absolument pas pour avancer. Que ce soit entre l’année dernière et aujourd’hui, hier ou demain, Messi est le principal responsable aux yeux du public en son pays. L’AFA (fédération argentine), se pose alors en médiateur, déclarant qu’il faut faire confiance au capitaine pour relever la sélection…. Et en profite pour fuir ses responsabilités. Comme Radamel Falcao ou Dani Alves l’ont dit après avoir terrassé les ciel-et-blanc, ce n’est pas facile d’être le meilleur joueur du monde dans une telle situation.

Un instrument politique de choix

La goutte d’eau qui fait déborder le vase en Argentine, c’est le fait de se faire sortir par le Brésil dans un Superclásico que les gaúchos n’ont plus gagné depuis 2005 en match officiel. Amer d’un nouvel échec, la Pulga n’a cependant pas manqué de pointer du doigt un arbitrage défavorable,  l’oubli de deux penaltys pour les siens et du recours à la VAR contre les brésiliens. Et d’accuser la CONMEBOL de corruption tout en refusant sa médaille de bronze à l’issue de la petite finale. Une mauvaise pub de plus pour le pendant sud-américain de l’UEFA déjà égratignée par les critiques sur le prix exorbitant des billets pour la compétition menant à des taux de remplissage d’à peine 50% la plupart du temps. Et forcément, compte tenu de la capacité des enceintes brésiliennes (47 000 à 87 000 places), tout ça sonne bien creux.

Un arbitrage laxiste en faveur d’un pays hôte, ce ne serait pas une première. Mais le plus dérangeant aura été l’omniprésence de l’ombre de Jair Bolsonaro sur le terrain depuis la tribune à chaque sortie de ses compatriotes.

Comme beaucoup avant lui, le président voit à travers le succès sportif de son pays le moyen de parfaire son image dans une nation coupée en deux depuis son accès au pouvoir. Il n’a pas fallu attendre longtemps après les déclarations du capitaine argentin et la remise du trophée pour voir les accusations et théories du complot fleurir dans les médias au Brésil et en Argentine. « Bolsonaro a-t-il empêché le recours à la VAR ? La CONMEBOL soudoyée par son parti ? » En fond, les images du dirigeant, soutien affirmé de la dictature militaire des années 60 à 80 soulevant le trophée sur le podium entouré des joueurs tout sourires et multipliant les embrassades avec le capitaine Dani Alves. Le tout à peine quelques instants après le coup de sifflet final et son entrée sur la pelouse dans un mélange de bronca et d’ovation assourdissant. De quoi faire se retourner Sócrates dans sa tombe et envoyer aux oubliettes sa génération et sa Seleção qui posait banderole en main contre le régime autoritaire de l’époque. Et surtout l’occasion de fournir un peu plus la guerre de la désinformation et de l’image ainsi déclenchée. Premier tombé au champ d(e) (dés)honneur, le football.

Le bastion sud-américain, symbole du foot vrai, du foot de la passion et du coeur que n’aurait plus l’Europe ayant succombé au business et au tout-puissant Dollar est assailli. Un niveau qui n’attise plus une ferveur sacrifiée sur l’autel des affaires de billetterie. Un jeu politique qui n’apporte jamais rien de bon. Jusqu’à la fin et un tour d’honneur dans un Maracanã vide. Sur le terrain victoire du Brésil. Défaite du fút(e)bol.

S’alignant maintenant sur le calendrier européen, la Copa America se rejouera dès l’année prochaine en Colombie et en Argentine. L’occasion d’oublier ce mauvais moment, pour certains d’atteindre le graal avant de raccrocher… Ou d’enfoncer le clou.

Photo crédits : THIAGO BERNARDES / FRAMEPHOTO / DPPI