Un calvaire nommé Amavi

A l’aube de sa troisième année sous les couleurs olympiennes, il est aujourd’hui difficile de dire que Jordan Amavi laissera sa trace au sein du club phocéen. Pourtant auteur de débuts prometteurs, il cristallise aujourd’hui la vindicte des supporters et observateurs de l’Olympique de Marseille. Un acharnement qu’il est possible d’expliquer par ses faibles performances sportives bien sûr, mais également par des facteurs étrangers au rectangle vert. Va-t-il bénéficier de la jurisprudence Gignac qui n’a performé qu’à partir de sa troisième saison ou est-il condamné à l’échec ? Focus. 

 

« Je n’ai pas apprécié les sifflets. Quand tu tues un de tes propres joueurs, tu tues l’équipe » déclare André Villas-Boas après la prestation catastrophique de son joueur face à Rennes en septembre dernier (1-1). Inutile de préciser que les sifflets essuyés par Amavi depuis un an et demi suffiraient à tuer toutes les équipes olympiennes depuis la création du club.

Evidemment il est difficile de croire que le technicien lusitanien ne soit pas lucide sur le début de saison de son joueur. Intéressant offensivement, il est difficile de compter les matchs où Jordan Amavi n’est pas responsable d’erreurs grossières et parfois fatales à son équipe… et à la cheville de Sergi Palencia. AVB le sait, le soldat Amavi est en difficulté.  Les mots qu’il prononce au sortir de la claque reçue par le PSG (0-4) en témoignent : « Le grand héros de ce match, c’est (Jordan) Amavi. Un joueur qui était critiqué par tous. »

Protecteur, il souligne ici l’attitude du latéral gauche auteur d’une entrée courageuse sur le plan de l’attitude mais pourtant quelconque sur le plan sportif. Une posture qui trahit l’obligation d’un coach de sauver l’un de ses joueurs de la noyade dans un groupe déjà quantitativement faible cette saison. Si on comprend la posture managériale de Villas Boas, la logique sportive est plus sévère avec l’ancien niçois qui a désormais perdu sa place au profit d’Hiroki Sakaï repositionné à gauche. Face à Lille, il est auteur d’une prestation de qualité à l’occasion de son retour en tant que titulaire et entend bien faire taire les critiques. Retour sur les aventures tumultueuses de Jordan Amavi.

Un parcours semé d’embûches

Le destin au plus haut-niveau de Jordan Amavi ne fût pas évident au premier abord. Momo Aït Hida, son éducateur U13 au Sporting Toulon, indique d’ailleurs que « de sa génération, qui était très bonne, il n’était pas forcément le meilleur ». Le latéral gauche marseillais évoluait d’ailleurs au poste d’attaquant et Aït Hida fût le premier à repérer sa capacité de vitesse et à répéter les efforts.  Il est alors replacé sur l’aile gauche du terrain et se fait remarquer par l’OGC Nice qui lui offre un contrat stagiaire.

Un pas en avant dans sa carrière qu’il a pourtant bien du mal à assumer. L’état-major niçois n’est par la suite pas convaincu du potentiel du joueur à l’exception de Claude Puel qui lui prête un avenir au poste de latéral gauche : « Au club, beaucoup ne voulaient pas le faire signer pro. (…) Cela n’a pas été évident car il fallait qu’il apprenne les aspects tactiques, défensifs, le jeu de tête, les duels… Tout ce qui est propre au latéral. Par contre, il avait déjà des qualités, comme tout excentré qui redescend : il avait une qualité technique, de relance, de vitesse, il prenait des espaces et avait plus de facilités, dans le domaine offensif, qu’un défenseur. ». Une reconversion difficile pour le jeune joueur qui multipliera les séances vidéo afin de maîtriser son nouveau poste. Un travail tactique mais également mental pour un joueur jugé trop en dilettante par l’actuel coach de l’ASSE : « Il a fallu lui rentrer dedans et il s’en souviendra, lui faire comprendre le professionnalisme et maintenant, c’est un vrai compétiteur ». Bingo, lors de la saison 2013/2014, il dispute 36 matchs de championnat sur 38, et s’impose comme l’un des meilleurs latéral gauche de Ligue 1. Des performances qui lui ouvrent d’ailleurs les portes de l’équipe de France espoir cette année-là.

L’ex-toulonnais cède aux sirènes anglaises à l’intersaison et s’envole pour Aston Villa contre quinze millions d’euros. La consécration ? Que nenni. Les ligaments croisés de son genou en décident autrement après seulement 10 matchs et des débuts très prometteurs. La presse anglaise l’avait en effet considéré comme l’une des meilleures acquisitions du mercato anglais. Comme si ce n’était pas assez, Aston Villa est relégué en fin de saison en Championship. Les problèmes, encore et toujours les problèmes… Une saison et puis s’en va, il dispute 34 matchs en D2 anglaise et est placé sur la liste des transferts à sa demande.

Rédemption et destruction

Prêté avec une option d’achat obligatoire au bout de trois titularisations, Jordan Amavi arrive à l’OM pour suppléer Patrice Evra. Il s’impose rapidement face à l’international français dont le « love » avec le « game » n’est plus réciproque depuis un moment maintenant. Des débuts très convaincants grâce à une activité et des qualités de percussions évidentes qui lui permettent d’effectuer 6 premiers mois de haut-niveau. En point d’orgue, une convocation en équipe de France acquise au gré des forfaits de Benjamin Mendy et Layvin Kurzawa. Une convocation blanche puisqu’il ne dispute aucun match mais qui vient récompenser l’adaptation réussie de l’ancien niçois à l’OM.

Une bonne nouvelle n’arrivant jamais seule, Jordan Amavi est victime d’une déchirure musculaire au mois de janvier 2018 et se retrouve éloigné des terrains de football durant un mois. Une blessure qui met un terme à l’idylle puisqu’il ne reviendra jamais à son meilleur niveau. Pire, il devient le symbole de la fragilité défensive marseillaise. Errements défensifs, lecture du jeu médiocre et erreurs techniques inquiétante au haut-niveau, le latéral gauche est devenu méconnaissable. Une méforme d’autant plus inquiétante qu’elle dure aujourd’hui depuis un an et demi. Bien malin étant ceux arrivant à citer l’un de ses bons matchs avant la victoire face à Lille.

Conspué par le Vélodrome, il ne mobilise pas les ressources mentales nécessaires pour relever la tête. Son attitude face au travail est remise en question en interne et de son propre aveu il admet des « manques de concentration et de détermination » au début de l’année 2019.  Si certains salueront la lucidité du bonhomme, d’autres s’inquiéteront qu’une telle attitude soit possible pour un joueur qui erre sur le terrain depuis un an désormais.  Désireux de « reprendre les bases », force est de constater que ses bonnes résolutions ne lui ont pas permis d’émerger sur le rectangle vert. Volontaire, il est encore coupable beaucoup trop souvent d’erreurs fatales à son équipe. Une crise de de performance qui se mue en une crise de confiance altérant la qualité technique du joueur et sa capacité à lire les situations de jeu. Repli défensif, placement et timing d’intervention, autant de domaines qui forceront Rudi Garcia puis André Villas-Boas à repositionner Lucas Ocampos puis Hiroki Sakai sur le côté gauche de la défense marseillaise.

Pourtant, sa performance face à Lille interroge : pourquoi ne rend-il pas une copie propre chaque week-end ? Evidemment, la réponse se situe sans doute dans une crise de confiance prolongée. Il n’en est d’ailleurs pas le seul responsable.

Coupable malgré lui ?

S’il n’est sportivement pas au niveau, il n’est pas la risée des supporters pour cette seule raison. Il symbolise également le non-recrutement d’une doublure au poste de latéral gauche. Il est effectivement le seul spécialiste du poste depuis le licenciement de Patrice Evra en novembre 2017.

Deux ans qui n’ont pas suffit aux décideurs olympiens pour combler cette anomalie. Rudi Garcia, qui faisait la pluie et le beau temps du mercato olympien, a notamment préféré faire all-in sur un Kevin Strootman à l’agonie plutôt que d’allouer une partie du pactole sur un latéral gauche. Les plus de quarante compositions différentes alignées la saison dernière n’ont également pas du aider à insuffler de la confiance à l’arrière-garde marseillaise. Andoni Zubizaretta quant à lui confirme une position attentiste sur le mercato olympien puisqu’il ne cesse de répéter qu’il est à la « recherche d’opportunité » plutôt que dans une démarche proactive, à la recherche de la bonne affaire ou pire encore, incapable de boucler des dossiers à l’image du cas Juan Miranda.

S’il est incontestable que Jordan Amavi est en deçà de toutes les attentes depuis un an et demi, il est donc injuste de l’en rendre seul coupable. Sa récente mise à l’écart du onze d’AVB et son retour en grâce face à Lille pourrait peut-être marquer un nouveau départ pour Jordan Amavi. Habitué aux trajectoires compliquées, le virage semble ici particulièrement compliqué à négocier… Mais pas impossible.

Crédit photo : Baptiste Fernandez/Icon Sport