[REPORTAGE] San Paolo, Maradona et Vésuve… voir le Napoli et mourir

Une journée de pérégrinations dans la cité de Parthénope ou l’expérience d’une ville où le ballon rond tourne à l’obsession. À l’occasion du choc entre Naples et l’Inter, immersion dans un monde où l’on ne jure que par Maradona, le bleu azur et les trois points.

 “Aimer jusqu’à la déraison, aimer plus que de passion, aimer sans se poser de question”. Non, ce ne sont pas les dernières paroles d’une chanson niaise entendue à la radio locale, mais bien les premières lignes que tout amateur de ballon rond saura distinguer à son arrivée à la gare centrale de Naples.

À peine sorti du train, le foot est déjà là : une échoppe aux couleurs facilement reconnaissables propose sa nouvelle collection d’écharpes ornées de slogans plus romantiques les uns que les autres. L’équipement indispensable pour les fraiches soirées qui s’annoncent au stade San Paolo. 8° de prévu au thermomètre et une légère tramontane qui fera incontestablement chuter le ressenti.

En journée, le mercure monte cependant bien plus haut grâce à un soleil d’une rare douceur. L’occasion est trop belle pour ne pas se perdre dans les méandres de la troisième ville de la Botte.

Madonna et Maradona

La route qui mène au stade San Paolo fait forcément étape par les quartiers espagnols. Zone touristique et populaire, c’est ici que “Napule” (NDLR : Naples en langue napolitaine) se donne en spectacle. Linge aux fenêtres, scooters débridés conduits sans casque, poissonneries, autels à la Madonna pour le décors visuel, sonore et olfactif, mais surtout l’impression d’investir un microcosme.

Ici, on s’harangue en dialecte, une langue parlée depuis des siècles et difficilement perceptible pour celui qui ne parle qu’italien. Difficile de feindre l’appartenance à une telle entité, l’étranger est vite trahi. Si ce n’est pas la langue, ce sera sûrement la coiffure ou les codes vestimentaires.

À peine le temps de flâner que Maradona fait déjà irruption sur une imposante fresque d’une dizaine de mètre. La légende argentine est représentée balle au pied vêtue de la non moins légendaire tunique bleu azur portée en 1990, année du second Scudetto soulevé par le Pibe de Oro.

À quelques encablures, on retrouve le champion du monde 86 en habit monastique et bien évidement auréolé. Il fallait s’y attendre.

Plus cocasse quelques rues plus loin, un vendeur ambulant vend du papier toilette aux couleurs des cadors italiens : Inter, Juventus, Milan. CR7 a aussi son rouleau.

Même chez les artisans locaux, le ballon est présent. Dans cette artère qui borde le Lungomare, des santons traditionnels représentant les joueurs locaux ont la cote. Koulibaly, Insigne ou encore Mertens trônent au beau milieu des rois mages et des bergers. Unique.

Grise mine sous le ciel bleu

Même Ancelotti a sa figurine. “Je vais peut-être l’enlever” indique le vendeur qui semble assez chagriné. Car si sourires et recueillement décrivent l’ambiance de Noël de la crèche, c’est un décor bien différent qui a été planté à Naples lors de cette première moitié de saison.

C’est peu dire que l’institution a vacillé depuis le début de l’automne. Tout est parti d’un mauvais match nul en Ligue des Champions (1-1 contre Salzbourg) pour aboutir à une grève des principaux cadres du vestiaire : Insigne, Allan, Koulibaly ou encore Callejon. Agacé par la décision du caractériel président de mettre au vert toute son équipe sans avertissement préalable, le vestiaire se rebelle et s’affiche aux yeux de l’Europe entière, façon Knysna.

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Prise en grippe pendant quelques temps par ses propres supporters, l’équipe et ses frondeurs parviennent à retrouver un semblant de tranquillité en décrochant une qualification pour les huitièmes de finale de Ligue des Champions.

En championnat, les Partenopei balbutient. 5 défaites, 6 nuls et 5 victoires, un bilan bien en deçà des ambitions nourries en début de saison. Dans un tel contexte et pour une institution réputée sanguine, il a fallu faire tomber des têtes. Ancelotti est sacrifié le 10 décembre, alors que l’avenir des principaux agitateurs reste en suspens, au premier rang desquels le Belge Dries Mertens et l’Espagnol José Callejon, tous deux en fin de contrat.

En ce week-end prolongé de Befana, l’Épiphanie italienne, le climat festif laisse place à l’incertitude d’un mercato qui pourrait être dévastateur.

San Paolo, hors des murs, hors du temps

Voilà le cadre plutôt inhabituel du choc de ce lundi soir au San Paolo. Dans le quartier de Fuorigrotta à l’ouest du centre-ville, c’est l’heure !

Les trottoirs bien trop étroits et les restaurants déjà bondés deux heures avant le coup d’envoi trahissent le caractère avant tout résidentiel du secteur. Pas de fan zone ou de parking géant, la vieille bâtisse napolitaine s’impose au décor de l’un des nombreux quartiers populaires de la cité.

Le temps semble s’y être figé depuis les travaux de restructuration entrepris à la fin des années 1980. Le dernier « S » de la tribune presse n’est plus, les grilles d’entrée semblent rouillées depuis des lustres.

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L’état de vétusté a de quoi préoccuper lors de l’ascension par les escaliers accidentés menant aux travées. Dans ce décor d’un autre temps, les tifosi azzurri garnissent petit à petit les gradins du deuxième anneau sans broncher. Le premier restera vide. Diego les entends-tu ?

Au moment où raisonne l’hymne d’entrée des joueurs du même air que l’estimé Paris Saint-Germain, une première banderole en l’honneur de l’Argentin est exhibée. Au préalable, le fameux Decibel Bellini, speaker bien connu de Youtube et des soirées napolitaines, avait pris soin d’énumérer la feuille de match pour le plus grand plaisir des 30 000 âmes ayant bravé la fraicheur nocturne.

Pas d’ambiance de gala, mais tout de même quelques chants, certains contre la direction. Un enthousiasme vite douché par un exploit en solitaire de Lukaku au quart d’heure de jeu. La défense napolitaine a cédé. Elle rend à nouveau les armes face au colosse belge quelques instants plus tard. Stupeur sans tremblement malgré la réduction de l’écart par Milik avant la pause. Le second acte, n’offre guère de répit aux hommes de Gattuso qui accusent le coup face au rouleau compresseur d’Antonio Conte. Lautaro Martinez conclut l’affaire, 3-1.

La colère et la déception envahissent la tifoseria azzurra : sifflets, mots doux et autres gestes explicites descendent des tribunes. Oui, les Napolitains ont du caractère. Il faut seulement le voir pour le croire.

Rembobinons. Les anecdotes et les personnes rencontrées défilent et se mélangent aux images d’une journée haute en couleurs. Tant de paradoxes. D’un côté le délabrement et la vétusté, de l’autre l’authenticité d’un stade rempli d’histoire et de personnages. Voir Naples, s’enfuir, mourir d’envie d’y revenir.

À Naples, Colomban Jaosidy

Crédit : Iconsport