Les Cent-Jours de Gonzalo Higuaín

Voilà quatre ans que nous avions prévenu Gonzalo Higuaín qu’après ses échecs avec l’Argentine et dix ans au plus haut niveau, il était venu le temps d’inscrire son nom dans la légende, et pour le meilleur cette fois.

A l’époque lui restaient la perspective d’une nouvelle chance en Copa America, en Coupe du Monde, et d’enfin régner sur l’Italie bien que ce ne soit finalement pas avec le Napoli. Quatre ans, un bouleversement empreint de blanc et noir, des démons qui ne s’en vont jamais: L’Argentin en est désormais à la dernière partie de son histoire parmi les grands d’Europe, ses cent derniers jours, après une dernière tentative de rédemption.

Rageante Argentine

C’était un mois d’avril. On se doutait bien que renverser l’inébranlable Juve serait une fois de plus mission impossible. En revanche deux mois après, il y avait, à défaut d’effacer l’occasion manquée de t’emparer du graal en 2014, celle d’enfin prendre une place de choix dans le cœur du peuple ciel et blanc.  La Copa America fête ses cent ans. Après un parcours maîtrisé, l’Argentine est en finale. L’Argentine doit prendre sa revanche sur le Chili, et bien plus.

L’entame de match est à sens unique, Messi et Di María sont intenables, les Chiliens pour qui rien ne va, nerveux. Vingt minutes passées, Medel se troue, et voilà. Voilà l’occasion de tout changer. Trente mètres de pelouse vierge de toute opposition entre toi et Claudio Bravo, avec son but derrière lui. Le duel arrive. Parti pour le déborder sur sa gauche… ça manque de vitesse, le capitaine chilien ne se jette pas, finalement tu optes vite pour un ballon piqué… qui passe à côté. Une fois de plus, tu as craqué Gonzalo.

https://twitter.com/MehdiElUltimo10/status/1251190343338516481

Difficile de dire ce qui aura été le pire entre le pénalty catapulté dans le ciel un an plus tôt et ce ballon qui rebondit mollement dehors. La suite on la connaît, cent minutes de baston plus loin, c’est Messi qui craque à son tour et Bravo qui enterre une fois de plus l’Albiceleste. Cette fois l’histoire est finie. On ne saurait même pas t’associer à la grotesque campagne russe des tiens. Sur le banc lors des fiascos contre l’Islande et la Croatie, titulaire fantomatique effacé du tableau dans l’euphorie du sauvetage de ce qui restait de l’honneur argentin par Messi et Rojo.

Le désintérêt est maintenant si grand qu’on en oublierait presque que tu as encore loupé la balle qui devait sauver ton pays avant que Rojo ne le fasse. Enfin, quoi de plus symbolique que d’achever ton dernier tournoi international par un match contre la France au cours duquel tu ne fouleras pas la pelouse ?

L’histoire est écrite par les vainqueurs

Malgré tout l’amour que tu as partagé avec le Napoli, l’adage semble maintenant bien assimilé. Puisque la lumière ne viendra pas de ton histoire avec l’Argentine, il faudra que ce soit en club. Le temps presse. T’approprier pleinement tes lignes de palmarès madrilènes ? Difficile. Seules la coupe et la Supercoppa 2014 du Napoli portent ta marque. Tu fais donc le choix du club où tu gagneras. La Juventus, qui jusque dans son credo te promet le succès après lequel tu cours. Où « gagner est l’unique chose qui compte ».

Te voilà haï à Naples, moqué à Turin où tu arrives avec l’étiquette d’ennemi et avec presque autant de kilos que de millions n’ont été déboursés pour te faire venir. L’attente est énorme, l’erreur proscrite. Première entrée en jeu lors du match d’ouverture de la Serie A 2016-2017 face à l’ennemi florentin, le premier ballon dans la surface termine au fond. Le Juventus Stadium est dans ta poche, le succès sans doute tout bientôt.

L’équipe est taillée pour la gagne, l’entente avec Paulo Dybala est exceptionnelle. La force collective de cette équipe fera sans doute dégonfler un peu les statistiques mais qu’importe, quatre titres sont en jeu. Pour marquer cette entrée dans ta nouvelle vie, il faut te détacher de l’ancienne. Chose faite lorsque tu terrasses le Napoli en signant le but de la victoire, avant de les exclure de la Coppa en plantant un doublé au San Paolo quelques mois après. Une dernière engueulade, un « Tout ça c’est de ta faute ! » hurlé à cette occasion à celui qui t’avait un jour promis et offert l’amour de Naples, et te voilà Juventino pour de bon.

Ce nouvel amour peut peiner à être réciproque, puisque celui-ci doit être agrémenté de beaux chiffres qui parfois manquent à l’appel. Mais ton sens du but est si aiguisé, ta capacité à parfois rendre plus beau un Dybala qui fait l’unanimité mais surtout les « buts qui comptent » que tu inscris tendent à voiler ce bilan pas entièrement satisfaisant. Deux saisons où tu abandonnes le rôle du serial buteur qui craque dans les gros matchs pour te rapprocher du contraire. « Seulement » 32 puis 23 buts toutes compétitions confondues, mais parmi lesquels la Roma, le Napoli, le derby de Turin, le coup de tête qui fit chavirer San Siro, dégoûta l’Inter et enterra encore les espoirs napolitains, et les leçons européennes face à Monaco ou Tottenham.

https://twitter.com/Furiaceca5/status/1255511929575084034

Deux saisons, deux coupes et deux Serie A ramassées dans lesquels tu joues un rôle énorme. Seulement, l’ancien Gonzalo, celui qui a peur de gagner, est resté caché pour ne mieux se montrer que dans des moments encore plus lourds d’enjeu. Ainsi, le Real Madrid n’aura jamais tremblé devant toi. Ni en finale de Ligue des Champions 2017, ni en quarts en 2018 où la révolte collective n’aura pas suffi à t’aider à tuer tes démons. Le Barça ? Le chef-d’oeuvre est signé Dybala, avec qui tu partages la gloire du succès de Wembley.

Deux saisons, deux Ligues des Champions qui échappent à la Juve qui ne peut plus l’accepter. Cristiano Ronaldo débarque dans le Piémont, avec ses statistiques, son salaire, la promesse d’un succès européen et d’un gros coup de balai sur le front de l’attaque. Mario Mandzukic sera l’assistant du nouveau maître des lieux. Fin anticipée de l’histoire.

De 9 à 21

Passer de celui pour qui on fait de la place à celui qui doit la laisser, imaginez un peu. S’exiler en prêt au Milan qui n’a plus de glorieux que le nom est un énorme coup d’arrêt. Alors au fond, même si les bianconeri ont pu s’en amuser, on comprend le craquage complet face à la Juve à San Siro. Péno loupé, puis carton rouge, les nerfs qui lâchent…

Le fond du trou, huit buts sur la demi-saison, puis cinq lors d’un passage à Chelsea qui relève tellement de l’anecdotique que personne ne se sera souvenu que tu as soulevé l’Europa League avec les Blues. L’effet Giroud.

La suite logique aurait été de tenter de rebondir, mais surtout d’accepter que le train pour les plus hauts sommets est définitivement passé. L’AS Roma t’a quand même proposé d’aller porter son brassard Gonzalo. Non tu n’y gagnerais jamais la Ligue des Champions, mais tu y aurais retrouvé tout l’amour dont tu avais besoin pour t’assurer une magnifique fin de carrière.

Mais non, malgré ton horrible saison, ton salaire désormais bien trop élevé et le nombre d’attaquants dans l’effectif, qui t’assurent un statut de pestiféré à vendre au rabais si besoin, tu tentes l’opération reconquête. Chose qui entre autres choses pousse un peu plus la Juve à tenter de se faire de l’argent en vendant Paulo Dybala. Il ne fallait pas Gonzalo. Le petit prince, ça a toujours été lui, et te voilà coupable du crime de lèse-majesté devant la nation juventina.

Non content d’être finalement resté, ton petit compatriote cartonne, toucher à sa place dans le 11 relève de l’hérésie. Pourtant, ton autre père Maurizio Sarri te fait cet « honneur » plus d’une fois. L’occasion de confirmer les doutes de tous. Voilà un an que tu t’es égaré Gonzalo. Ton engagement qui te permet de décrocher tes buts si importants et décisifs face à l’Inter, l’Atalanta, le Napoli ou Leverkusen, le dois-tu à l’amour que tu portes à ce maillot ? Ou au refus de lâcher prise devant l’inéluctable ?

Si les adversaires cités se sont inclinés devant ton sens du but pour le plus grand bonheur de la Juventus, ils auront été les seuls, si l’on exclut l’équipe bis d’une faible Udinese en coupe. Cinq buts sur cette saison tronquée, avec la quasi certitude que le total aurait eu toutes les peines du monde à atteindre la barre des 10.

Lâche l’affaire Gonzalo, avant qu’il ne soit trop tard. Pendant que les Juventini se souviennent encore du but du titre à San Siro, de comment tu as calmé les ardeurs de la Roma et repris le derby de Turin, de la bataille de Wembley, de Louis II, de tes coups de poignard au Napoli, de la façon dont tu as terrassé Koulibaly ou Handanovic dernièrement, de ton but avec le si symbolique maillot des 120 ans du club sur le dos… Vite avant que ne prédomine le fait que es désormais de trop, comme en atteste le n°21 que tu endosses depuis ton retour.

Ce n°21 a bien souvent été l’assurance que celui qui le portait avait la force de réaliser les grandes choses auxquelles se destine la Juventus. La seule assurance que tu affiches désormais est celle qu’il te faut retrouver ceux qui t’aimeront inconditionnellement. Ton River Plate a une suprématie nationale et continentale à récupérer, aide-le dans sa reconquête. La tienne ici s’est achevée Gonzalo.

Credit photo : Jonathan Moscrop/Sportimage/Photo by Icon Sport

0