Au sein de la famille des finisseurs, certains parsèment leurs pieds de soies afin de brosser de belles frappes. D’autres préfèrent le style militaire et claquent mécaniquement des missiles, aussi rectilignes que supersoniques. Cependant, une catégorie de footballeurs a le pouvoir de défouler des nuées de supporters : celle des snipers. Qu’ils soient romantiques ou robotiques, ces tireurs d’élite s’éloignent et marquent leur territoire à l’extérieur de surfaces déjà infestées de renards.

Alors que Platoche s’évertue à vanter le contrôle, Cantona a révélé sa sensibilité pour la passe, à l’occasion du film Looking for Eric : « Mon plus beau but ? C’était une passe. » Maradona lui, sans dévoiler l’élu footballistique de son cœur, choisit la voie de la poésie : « Arriver dans la surface et ne pas pouvoir tirer au but, c’est comme danser avec sa sœur. » Ici, la notion de tir apparaît enfin, mais les amateurs de frappes lointaines ne partagent pas les mêmes problèmes que Diego. À défaut de danser avec la fille de leur mère, eux font valser les filets dès l’instant où la cage est visible à l’horizon. De Malinovskyi à Greenwood, sélection et analyse de ceux qui, parmi les 4 grands championnats édition 2019-2020, débloquent régulièrement la situation grâce aux catapultes qui leurs servent de jambes.

Malinovskyi-Muriel, deuxième lame de la Dea

Insatisfaite d’avoir enflammé l’Europe, l’Atalanta a martyrisé l’Italie à distance. En Serie A, 15,1% des 1154 buts inscrits – soit 174 pralines – ont trouvé leur source à l’extérieur de la surface. Chiffre record auquel les Bergamasques ont contribué, avec 20 buts. Là encore, un record.

Avec ce collectif, établi en 3-4-1-2 ou en 3-4-2-1, la pression est constante et le danger vient de partout. Un chaos aussi bien illustré par les dépassements de fonction que par le nombre d’individualités capables de faire mal. D’autant que les joueurs les plus violents sortent du banc. Malinovskyi et Luis Muriel sont les artilleurs désignés du roster de la Dea. Avec chacun 6 tirs de loin convertis, les deux supersub ont le chic pour jouer les héros. Depuis l’extérieur de la zone de vérité, ils cumulent 9 buts après être entrés en jeu et ont modifié le rapport de force au tableau d’affichage à 7 reprises.

Malinovskyi a peut-être le pied gauche le plus féroce d’Europe. Un lanceur de roquettes rasantes et imparables. Si le jeu bergamasque s’orchestre sur les couloirs, Malinovskyi évolue dans un rôle plus axial que Papu ou Ilicic, joueurs qu’il remplace numériquement. Le milieu offensif préfère roder à l’entrée de la surface et focalise moult défenseurs. Loin d’être unidimensionnel, l’Ukrainien possède une bonne conduite de balle et sait orienter les offensives.

Luis Muriel mise lui sur la finesse et a notamment inscrit 2 amours de coups francs. Il est un sniper moins spécialisé. Profitant de la fatigue injectée par Zapata aux défenseurs, le Colombien apporte vitesse et profondeur. Grâce à cette polyvalence, il pèse 18 buts en championnat.

En somme, le malinois et la colombe donnent de l’épaisseur à la palette offensive de l’Atalanta. La Dea touche plus de ballons dans la surface opposée que n’importe quel club de Serie A. Tout en étant assassine à distance. Au vu de ce paradoxe il est amusant de noter que l’autre grand allumeur du Calcio évolue à Cagliari. L’équipe acheminant le moins de ballons dans les surfaces italiennes. Radja Nainggolan, et sa science de la demi-volée, a planté 6 fois de loin. Pratique lorsque sa formation manque d’inspiration.

Óscar Rodriguez, spécifique coup franc

En Espagne également, il y a les bons et les mauvais snipers. Si Messi voit un filet bouger, il tire. Le nabot aux stats westbrookiennes a rentré 9 long shot en Liga, dont 5 coups francs. Les talents de Lionel ne sont pas à banaliser, mais quitte à écrire un article, autant parler de joueurs n’ayant pas trusté les notifications beIN Sport la décennie durant (et encore plus cette semaine). Dribblons donc l’évidence Messi et occupons-nous du cas Óscar Rodriguez. Pour résumer, quand Óscar voit un ballon arrêté, bah il tire. Alors bon ou mauvais sniper ? Disons que le bougre a converti le quart des coups francs qu’il a tentés (4/16).

Source : Understat

Avec Leganés, il a aussi claqué 2 penalties et a saupoudré le tout de 3 pions supplémentaires. Dont 2 venus de loin, évidemment. Prêté par le Real Madrid, Óscar a pris la lumière chez des Pepineros relégués à l’issue de l’exercice. Les comètes qu’il a envoyées ont guidé le club vers un espoir de maintien. Après le départ des deux pointes Braithwaite et En-Nesyri cet hiver, le droitier est même devenu la principale menace offensive de Leganés.

Placé en 10 derrière deux attaquants ou sur l’aile droite, Óscar fut le dépositaire du jeu d’une équipe plus douée pour défendre que pour se montrer adroite face aux cages adverses. Face à ce déficit d’adresse, les coups de pied arrêtés d’Óscar ont des allures de solution miracle. Regard perçant, deux-trois pas d’élan et un leitmotiv : la frappe flottante. Qu’importe où le ballon est placé, Óscar a l’habileté pour lober le mur et trouver une zone souvent proche de la lucarne droite. Il a aussi la conviction pour tenter ce geste risqué dans le money time.

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En toute fin de match, le droitier de 22 ans a offert 4 points à Leganés de cette manière. Óscar Rodriguez a constamment l’envie d’influer sur une rencontre, en acceptant parfois d’échouer. Que ce soit en provoquant balle au pied ou par la passe. Et surtout en camouflant la faible créativité de son écurie par cette faim de filet qui le pousse à dégainer de loin. L’effet est dans le ballon et la pression, chez Óscar, « elle est dans les pneus ».

Sabitzer, chef cuistot au pays de la Kartoffel

Plus au nord, sur ses 9 réalisations, Marcel Sabitzer en a marqué 5 depuis l’extérieur de la boîte. Si l’on fait la somme des expected goals mesurés sur ses 9 frappes victorieuses, le total ne dépasse pas 1.25 xG. L’Autrichien ne fait pas dans le compromis : son coach l’a prié de tenter sa chance au maximum cette saison. Pas franchement familier du hasard, Nagelsmann a méticuleusement inculqué sa conception du football à ses joueurs. Sabitzer est le porte-drapeau de l’identité de jeu lipsienne. Les phases de jeu où il se retrouve près à tirer aux abords de la boîte l’illustrent allègrement.

Le RBL frappe fort en transition. Marcel exploite le déséquilibre, recherche rapidement les espaces vers l’avant et se projette intelligemment – notamment sans ballon. Lorsque la défense adverse est aspirée à toute vitesse vers son but, l’Autrichien débarque en rôdeur, presque en retard de l’action. Sabitzer se fait oublier et arrive lancé. Il peut choisir d’avaler l’espace avant de frapper en une touche (Union) ou bien déclencher de plus loin si l’opposant hésite à sortir sur lui (Schalke). D’ailleurs le milieu prend peu d’élan avant d’armer et sa manière de fouetter le cuir floute la trajectoire de ses tirs. Autant pour le gardien que pour le spectateur.

Si certains voient du Beckham en lui, Nagelsmann a trouvé son meneur de jeu en la personne du canonnier de Graz. Sabitzer était plus décisif en début de saison lorsqu’il était aligné sur l’aile droite. Cela n’a pas empêché King Julian de le replacer à un poste plus axial. Marcel devient ainsi le troisième homme. La crainte qu’il inspire force les ennemis à monter sur lui. Il peut alors sortir de zones denses en servant ses potes dans les espaces libérés dans le dos de la défense. Mais depuis cette position, le côté sniper de Captain Marcel ressort toujours. Tottenham y a goûté en mars.

Greenwood, envoyer du bois

« Plus il est proche du but, plus il est dangereux. » C’est ainsi que Solskjaer décrivait Mason, un soir de victoire en poules de Ligue Europa. Des mots laissant croire que le choix de Greenwood est une erreur de casting au moment de publier cet article. Pourtant, Alkmaar a bien trouvé un long shot de l’Anglais dans la valise que MU leur a offerte (4-0). Mieux, il a récidivé à quatre reprises, en Premier League. Mais au-delà de sa puissance de mule, Greenwood se signale par sa faculté à inscrire des buts « compliqués ».

Source : Understat

Si l’on réalise une moyenne grâce aux xG, chacun de ses 10 pions inscrits en PL n’avait statistiquement que 0,13% de chance de rentrer. Le diablotin sait marquer de loin, depuis l’entrée de la surface ou dans des angles fermés. Une frappe sèche et tendue, flirtant inlassablement avec les montants, qui n’a d’égale que sa capacité à se créer ses propres occasions. Numéro 9 de formation, il évolue sur l’aile droite du 4-2-3-1 mancunien, une zone moins dense. Il se ré-axe régulièrement dans le half-space. Wan-Bissaka occupe le couloir et le latéral adverse. Greenwood est alors plus libre. Il prend du recul pour ensuite se projeter et broyer l’espace vers le but une fois servi.

L’Anglais aime aussi fixer et jouer le 1 contre 1. Aux abords d’une surface surchargée, il désigne une victime et active le mode passement de jambes. Difficile pour le défenseur de choisir sur quel pied danser. Ambidextre, le phénomène n’a pas besoin de multiplier les touches de balle, ni d’effacer son adversaire avant d’armer. Pourtant, malgré cette imprévisibilité, Greenwood réalise sur presque chaque situation un petit crochet pied gauche avant d’allumer l’étincelle. Il est ainsi dans sa zone de confort. Pour le défenseur, il est déjà trop tard.

Si Mason préfère se promener à l’entrée de la surface, c’est peut-être aussi car il lui reste des progrès à faire dans ses déplacements à l’intérieur de la boîte. Il n’est pas non plus écrit que l’avenir le destine à jouer sur l’aile. Cette saison, Greenwood surperforme et a dévoilé son don de sniper. Son passé pourrait le rattraper en le projetant à la pointe de l’attaque. Plus proche des six mètres.

Understat évalue un penalty tenté à environ 0.75 xG. Notons que Malinovskyi en a raté un tandis que Óscar en a marqué deux.

Par ici les mentions

Toujours en Angleterre, l’éventail de KDB aux 20 mètres est impressionnant. De Bruyne c’est 6 prunes lointaines et une sacrée imagination pour se dégoter des angles de frappe devant la surface. Le Belge aurait mérité son paragraphe. Joshua Kimmich aussi. Entre plat du pied en pleine course ou lob d’intellectuel, l’Allemand a planté 4 pions à distance. Soit un de plus que Philipp Max, le latéral gauche d’Augsbourg qui a marqué 3 des 14 coups francs directs qu’il a tentés.

Au rayon coup de pied arrêté, la Serie A n’est pas en reste. Çalhanoğlu (Milan), Gabbiadini (Sampdoria) et Berardi (Sassuolo) ont chacun compilé 2 coups francs doublés de 2 autres sacoches. Kolarov table sur un coup franc de plus et un long shot de moins tandis que Lautaro préfère les ballons en mouvement. Ça tombe bien, en transition il dégaine avec réussite : au-delà des 16 mètres, l’Interiste a trompé quatre gardiens.

Reprise de Ligue 1 oblige, Téji Savanier mérite bien sa mention. En seulement 19 apparitions, le Montpelliérain a craqué plus de pétards qu’un collégien lambda. Ses prises de balle engagées aux 25 mètres lui ont permis d’enchaîner sur 4 beaux french kisses à destination des filets.

Selon Cantona : « Le ballon, c’est comme une femme, il aime les caresses. » L’ex-presque candidat aux présidentielles rappelle que la gonfle aussi a besoin d’affection. Alors s’il est frustrant de ne pas pouvoir en dire plus sur votre allumeur préféré, dites-vous que le plus lésé dans l’histoire, c’est bien le ballon. Avec lui, Malinovskyi ou Sabitzer sont sûrement trop tactiles. Car pour ces snipers, câlin rime avec bourrin.

Source statistiques : understat.com & Crédit photo : IconSport

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