À quoi peut bien encore servir le fair-play financier?

Décrié, conspué, même, par ceux qui y voient une façon de défendre l’establishment du football au détriment de ceux qui cherchent à progresser par l’investissement, le fair-play financier est pourtant toujours là, bien là et probablement pour encore longtemps. Quelle peut bien être son utilité aujourd’hui?

L’idée de départ pouvait paraître saine. Elle émergeait notamment de l’esprit du très conservateur Michel Platini en 2010. Entrée en vigueur en 2011, son concept était simple : empêcher les clubs de football de s’adonner à des malversations financières, d’avoir des dettes envers d’autres clubs, envers leurs joueurs ou envers les différentes administrations. 

En 2013, le projet évolue vers une plus grande sévérité : désormais, les clubs ne peuvent plus dépenser plus que ce qu’ils gagnent. Dans les faits, une certaine adaptabilité est présente et certaines tolérances – bien que limitées dans le temps – subsistent en ce qui concernent les déficits. 

Pourtant, et en dépit d’un concept qui peut sembler juste sur le papier, celui de réguler un monde du football qui, parce que très rémunérateur, est sujet à toutes les tentations, le fair-play financier détonne. Ses partisans se font de plus en plus rares. Ses actions – ou le plus souvent inactions – sont incomprises. Les accusations sont pressantes.

Fort avec les faibles… 

C’est que le fair-play financier semble, en apparence, fonctionner sur des règles opaques, variables, même, en fonction du degré de prestige d’un club de football. Il est accusé, même, d’être une énième manoeuvre de la part d’un club très restreint de grandes équipes aux grands revenus pour brider la concurrence lorsqu’il s’agit d’investissements.

Cette mise au pilori s’explique par les disparités de traitement accordés aux différents clubs européens. Les sanctions sont de natures diverses : une amende, possiblement lissée sur plusieurs années ; la rétention de recettes provenant d’une compétition de l’UEFA ; la limitation du nombre de joueurs en compétitions européennes et l’exclusion des compétitions européennes, comme le rappelle cet article de nos confrères de l’Équipe. D’autres existent, notamment la mise en garde, le blâme, la déduction de points ou le retrait d’un titre ou d’un mérite. Elles n’ont, pour les dernières, jamais été appliquées pour l’heure.

Ces sanctions, d’une gravité somme toute variable, semblent avoir choisi leur camp. Les clubs réellement exclus des compétitions européennes sont généralement de seconde zone, type FK Varda, club macédonien. On peut bien relever le Milan AC mais son appel auprès du Tribunal Arbitral du Sport a immédiatement mis fin à cette sanction. Le club milanais, pourtant, investit absolument massivement ces dernières années, le tout sans connaître de problèmes à la hauteur de son déficit. Le projet chinois, tombé à l’eau sous la pression du fair-play financier, a laissé place à celui du fonds vautour Eliott. Le Milan, qui enquille les transferts massifs sans avoir connu la Ligue des Champions depuis la saison 2013-2014, ne subit pas la pression que subissent d’autres clubs.

À cette accusation de main mise sur les “petits clubs” (comprendre clubs qui ne sont, à l’heure actuelle, pas aussi puissants financièrement que les plus gros), l’UEFA répondait ainsi : “Il existait déjà de grandes différences en termes de richesse entre les clubs et les pays d’Europe bien avant l’introduction du fair-play financier et sans aucun rapport avec celui-ci. L’objectif du fair-play financier n’est pas de niveler la taille et la richesse des clubs, mais d’encourager ces derniers à bâtir solidement leur réussite future plutôt qu’à chercher en permanence des solutions rapides. Les clubs de football ont besoin d’un meilleur environnement, dans lequel les investissements pour l’avenir soient mieux récompensés, afin que davantage de clubs soient crédibles pour des investissements axés sur le long terme. En privilégiant les investissements dans le secteur junior et dans les infrastructures des stades et en fixant le résultat déficitaire acceptable à un montant absolu en millions d’euros plutôt qu’un pourcentage relatif, l’évaluation de l’exigence relative à l’équilibre financier a été structurée de telle sorte qu’elle soit moins restrictive pour les clubs de taille petite à moyenne. Ainsi, ces clubs disposeront bientôt d’un potentiel de croissance.”

Comprendre : d’autres ont pu tricher avant mais vous non. Certains ont pu grandir en deux semaines mais vous, ça vous prendra 10 ans. Nous cherchons à lutter contre l’inflation du monde du football mais vous allez devoir vivre du trading, qui encourage donc l’augmentation de la quantité d’argent qui circule sur le mercato. Le serpent se mord la queue.

… mais faible avec les forts?

À nouveau : tout n’est pas à jeter dans le fair-play financier, notamment car il s’attaque à de vraies problématiques. Il fallait bien (tenter de) siffler la fin de la récréation en ce qui concerne les quelques tricheries financières qui rongent le milieu. Ce fair-play autorise, de plus, la dette de long terme, qui est saine, telle qu’une dette destinée à l’acquisition ou la construction d’infrastructures (notamment un stade ou un centre de formation). Il permet, aussi, d’éviter à des clubs de mourir sous la pression de dettes trop importantes et mal gérées en leur astreignant une rigueur qui, si elle venait à être appliquée à l’ensemble des sociétés, éviterait la mort de nombreuses d’entre elles : on ne dépense pas plus que ce que l’on gagne.

Néanmoins, et il faut le rappeler, le problème d’une telle logique, c’est qu’elle est située en dehors des réalités de l’entreprenariat. Si vous connaissez une entreprise qui a profondément prospéré en partant de rien mais sans jamais prendre le moindre risque, tant mieux. Ce n’est, pour autant, pas ainsi que les choses se passent pour la majorité de ceux qui ont prospéré. Le football, s’il a ses particularités (liées notamment au fait que c’est le sportif qui restera toujours la meilleure façon de prospérer, y compris lorsqu’il s’agit de vendre des produits dérivés), n’en demeure pas moins constitué de diverses sociétés qui s’affrontent. 

Personne ne pénètre un marché sans prendre des risques. Les plus grands succès se font sur la mise en danger, sur le bouleversement des codes établis, sur des révolutions de plus ou moins grande ampleur. Arsène Wenger, lui même, l’a compris et a relevé que la saine logique qui a impulsé le FPF a ses limites. Il dit ainsi, chez nos confrères de Téléfoot, qu’ »il y a une forme de dérégulation. Je le dis, j’étais un des fervents partisans du fair-play financier. Aujourd’hui, j’arrive à une conclusion différente. Il faudrait le supprimer parce qu’il n’y a rien de pire que des règles qu’on n’arrive pas à faire respecter”.

Le problème du fair-play financier, en la matière, c’est qu’il s’inscrit dans une tendance qui prend progressivement de l’ampleur au détriment de la notion de justice : la préservation d’un football de l’entre soi où les plus puissants s’entraident et cherchent à constituer un cercle de plus en plus fermé dans un but de multiplication des revenus. 

À cet effet, le tempo du fair-play financier interpelle. Le cas de Manchester City et du Paris Saint Germain, tous deux ayant été rachetés par des investisseurs alors qu’ils se trouvaient dans des situations  moyennes, et propulsés, depuis, sur les sommets du football européen, font des envieux. C’est qu’il est évident que la balance investissement – revenus de ces deux entités a été négative, très négative, et très longtemps. 

Le PSG, à la différence City, bénéficiant d’un investisseur public (l’État Qatari), le club parisien a ainsi pu bénéficier, en plus d’un apport de son propriétaire, de contrats sponsoring qui lui ont permis d’augmenter drastiquement ses revenus. Pour autant, et c’est là que l’UEFA et son fair-play financier ont eu, au moins, un peu d’influence. Il a été reconnu que ces contrats avaient été gonflés à hauteur de 37 %. Ces actions ont contraint le club à vendre certains joueurs (jamais les plus importants d’entre eux, évidemment, mais le fair-play financier n’en est de toute façon pas capable). Un peu de justice, donc?

Des règles nationales trop diverses 

Au final, pas réellement et pour une raison simple : cette logique de sanctions de l’UEFA intervient tard. Bien trop tard. Le marché des transferts, sous la pression de différents points (notamment celui des revenus télévisuels), a explosé et s’est constitué en bulle financière qui, pour l’heure, n’est pas prête d’éclater. 

Le fair-play, ainsi, vient sanctionner des nouveaux investisseurs qui, pour tenter d’exister sur la scène européenne, doivent investir plus, bien plus que leurs prédécesseurs, creusant ainsi des dettes bien plus importantes et qui peuvent prendre un certain temps à se combler. C’est notamment le cas de l’Olympique de Marseille de Franck McCourt qui, malgré un investissement supérieur à 200 millions d’euros, n’ait toujours pas constitué une équipe prête à jouer les sommets européens, ni même français compte tenu de la concurrence de Paris.

Sans qu’il y ait matière à y voir une forme de favoritisme voire de complotisme, il convient de comprendre la logique et le cercle vicieux du fair-play financier : dans un football qui nécessite de plus en plus d’investissements pour exister immédiatement (à défaut de vivre dans la logique de trading, invoquée plus haut, qui a pour conséquence d’augmenter l’inflation et la dérégulation financière du football que combat, pourtant, le FPF), il vient briser l’élan de nouveaux investisseurs qui comprennent qu’ils devront sérieusement endetter leurs clubs pour les faire progresser. 

Dans le cas de l’Olympique de Marseille, ainsi, il convient de rappeler qu’il a du faire face à deux clubs bénéficiant d’investissements massifs (Paris et Monaco) et d’un troisième club bénéficiant de structures et de revenus supérieurs (Lyon). L’OM, qui repartait de zéro avec un effectif totalement mis à blanc par Vincent Labrune, allait évidemment devoir prendre des risques pour repartir. Les sanctions qu’il reçoit paraissent alors totalement briser cet élan et assombrir l’avenir du club, qui va devoir vendre ses joueurs à la plus grosse valeur marchande pour en racheter d’autres moins chers, tout en espérant se qualifier en Ligue des Champions pour équilibrer ses comptes. Difficile, donc.

Mais ce n’est pas tout. L’un des aspects que ne prend que trop peu en compte le fair-play financier, c’est l’environnement financier dans lequel évolue les clubs. Les clubs français, par exemple, ne sont que très peu compétitifs par rapport à leurs camarades anglais, espagnols ou allemands. Ils sont bien plus taxés et sous la coupe d’une DNCG bien plus sévère que chez d’autres, notamment les clubs espagnols qui, bien qu’ayant modifié cette tendance depuis, ont vécu avec d’immenses dettes sans jamais que l’épée de Damoclès de l’institution de contrôle ne s’abatte sur eux. Enfin, ils ne bénéficient pas des mêmes revenus, ce qui favorise, de nouveau, les clubs installés dans des championnats très rémunérateurs tels que les clubs anglais.

Une suppression probable qui laisse place à un avenir incertain

C’est ainsi que le fair-play financier se retrouve dans une impasse constante. Probablement non-guidé par des intérêts partisans, il est victime de ses règles et des limites, elles qui sont intrinsèquement liées à l’environnement du football actuel.

Pour autant, et parce qu’il répondait à de réelles problématiques, le fair-play financier ne pourra être purement supprimé sans qu’aucune mesure n’intervienne derrière. La bulle financière du football existe et menace à tout moment d’éclater et d’emporter avec elle son lot de faillites et de licenciements. Elle s’accompagne d’un environnement guidé par des agents toujours plus puissants et dont l’influence est devenue très dangereuse. À l’aube d’un XXIème siècle régi par un désir de justice économique croissant, où le capitalisme mondialisé fait l’objet de critiques toujours plus poussées, le monde du football serait bien guidé de mettre fin aux grands vices qui le rongent. Sinon, à la manière des peuples et des sociétés, il implosera et laissera place au grand inconnu d’un futur assombri par les profonds changements des leaders de ce monde.

Crédit photo : Icon Sport

Pour l'amour et la soif de revanche de l'Algérie.