Détesté, admiré, critiqué, personne ne reste indifférent face au monument Luis Suarez. Tant aimé par les Barcelonais pour sa fastueuse période durant les années Luis Enrique, El Pistolero est aujourd’hui, à tort ou à raison, la cible de nombreuses critiques liées à sa perte technique assez brutale. Malgré cela, il reste l’un des premiers noms que l’on coche sur la feuille de match. Alors comment s’articule le casse-tête Luis Suarez ?

Un joueur rattrapé par le temps

Le 10 janvier dernier, Barcelone annonce la fin de saison prématurée de son numéro 9, opéré du ménisque droit, après avoir joué sous infiltration pendant la demi-finale de la Supercoupe d’Espagne contre l’Atlético (2-3). On se dit que la fin du grand Suarez, qui a ébloui le Camp Nou en formant la mythique « MSN », commence à dangereusement se rapprocher. Il faut admettre que depuis 2017, l’Uruguayen accumule les pépins physiques. Ses blessures au genou sont récurrentes. Elles lui ont fait rater plus de 20 matches en club depuis 2017, lui qui n’avait manqué qu’une soixantaine de jours sur ses trois premières saisons en Catalogne. L’âge, est évidemment facteur de blessures, puisque le numéro 9 a soufflé sa trente-troisième bougie en janvier dernier. L’enchaînement des matches devient de plus en plus pesant sur son organisme, et sur son rendement technique. 

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Moins affuté qu’il n’y a quelques années (et c’est un euphémisme), la vieillesse et le poids de son corps se font ressentir dans son jeu. Comme un joueur qui refuse que le temps passe, Suarez n’a pas adapté sa manière de jouer à ses pertes physiques. El Pistolero a toujours cette volonté de combiner dans les petits espaces, jouer en une touche, prendre ses adversaires de vitesse. Mais n’importe quel Blaugrana vous le confirmera, les tentatives de grand pont dans la surface ou les remises directement dans les pieds de l’adversaire deviennent vite fatigantes. L’Uruguayen a presque des lacunes techniques, lui qui était pourtant réputé pour son excellente capacité à combiner à haute vitesse. La preuve par les chiffres : depuis la saison 2017-18, Suarez a multiplié ses pertes de balle par match par 10 (!), passant de 1,2 en 2016, à 13,8 en 2019. Un poids pour une équipe qui a déjà beaucoup de mal à percer des blocs bas dans les derniers mètres. Outre sa régression technique flagrante, cette explosion de déchet peut s’expliquer par un recul paradoxal de sa position moyenne (voir ci-dessous).

Il est plus amené à toucher la balle pour la remettre, que pour tirer instantanément. Volonté personnelle ou problème tactique ? À sa décharge, on penche plutôt pour la deuxième option, obligé de se rapprocher de Messi, seul créateur depuis le départ de Neymar.

L’autre problème, plus ou moins important que son déclin technique, apparaît devant la cage. Malgré ses 16 buts cette saison en Liga ou ses 21 l’année dernière, Suarez rate de plus en plus de face-à-face largement à la portée d’un buteur de classe mondiale. Cette saison, ce sont 31 grosses occasions manquées, 2 de plus qu’en 2016, et pour deux fois moins de buts au total (40 contre 16). Une imprécision handicapante dans des situations où Messi ne marque pas, à l’image du match retour à Anfield en mai 2019 (4-0). Enfin, son immobilité croissante n’aide pas non plus ses coéquipiers. Le buteur bouge moins, ne se démarque pas assez, et se met dans des situations où l’exploit est la seule manière de s’en sortir.

Suarez, intouchable malgré lui

Malgré ce déclin prononcé, le numéro 9 catalan semble toujours intouchable à son poste. Force de constater que depuis le départ de Neymar à l’été 2017, les buteurs se font rares du côté du Barça. À la suite de l’exil du Brésilien, Barcelone a inscrit 268 buts en championnat, dont 62% marqués par le duo Suarez-Messi. Faute dans le recrutement et dans la construction de l’effectif, Suarez est indispensable à Barcelone aujourd’hui. Il est le seul attaquant de pointe à offrir à Messi un peu d’espace grâce une bonne gestion des déplacements. Presque un luxe dans le jeu très axial et resserré du Barça. De plus, la présence de l’Uruguayen donne à la Pulga la garantie d’une (très) bonne « connexion » avec son buteur, qu’il n’a pas totalement acquise avec Antoine Griezmann. Les deux joueurs se connaissent parfaitement, donnant une remarquable coordination dans les déplacements.


Car si l’on pouvait imaginer notre champion du monde à la longue chevelure évoluer seul en pointe, on s’est en partie trompé. Aligné dans cette position en l’absence du Pistolero, il n’a pas vraiment réussi à le faire oublier. Avec toute son aisance technique couplée à un excellent sens de jeu, Griezmann ne possède pas la palette d’un numéro 9 idéal pour ce Barça, c’est-à-dire un buteur capable de faire briller Lionel Messi. Seul en pointe, on le voyait mangé par les défenses centrales, l’obligeant à décrocher pour s’en défaire. À contrario, un Suarez, réel poison pour les centraux, pouvait peser et créer des espaces par un jeu de corps intelligent. En définitive, le Pichichi 2016 restera intouchable tant que Barcelone ne trouvera pas un autre concurrent à lui mettre dans les pattes.

Quelles alternatives crédibles ?

Même si l’Uruguayen est donc l’unique véritable buteur de l’effectif, il existe d’autres solutions pour structurer une ligne offensive. La première, et celle qui va certainement devenir réalité dans un futur proche, est le replacement de Messi en faux numéro 9. Cette saison en témoigne, la Pulga est amenée à devenir plus passeur que buteur (21 passes décisives, soit 8 de plus que la saison dernière). Lui-même l’avait déclaré en début de saison au micro de DAZN : « Je commence à prendre de plus en plus de recul pour être le créateur plutôt que celui qui termine les actions. »

Toutefois, ce placement plus axial sur la feuille de match n’est envisageable que si Quique Setién prend la forte décision de se passer d’Antoine Griezmann et de Luis Suarez. En effet, ce plan de jeu nécessiterait deux ailiers à la fois capables de proposer dans la profondeur, et de demander dans les pieds. Scénario peu probable car le Barça n’a pour l’instant ni la qualité, ni la quantité sur les ailes pour devenir dangereux avec ce système (seuls Dembélé et Ansu Fati). Néanmoins, celui-ci semble être le plus viable à terme pour décharger un Lionel Messi vieillissant.

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L’autre alternative, plus crédible car déjà observée cette saison, est le passage en 4-3-1-2. Une composition élaborée par Setién contre Villarreal en juillet dernier (1-4), l’un des matches les plus aboutis de la saison. Si les espaces laissés par le Sous-marin jaune ont fait relativiser la bonne performance, le positionnement de Messi en meneur, plus proche du français et de l’Uruguayen, a donné des combinaisons fluides, et des actions plus tranchantes.

Supposé que ce schéma mette les trois éléments dans les meilleures conditions, il demande deux choses. La première est l’obligation d’aligner au moins un relayeur avec un gros volume de jeu, capable d’attaquer la profondeur par des courses intérieures. La deuxième condition demeure dans le rôle des latéraux. Étant les seuls joueurs à occuper les couloirs, ils sont ainsi garants de la largeur. Ils doivent étirer au maximum un système naturellement axial, pour éviter un embouteillage dans l’axe, déjà problématique pour les Blaugranas. À la Cerámica, la bonne prestation de Jordi Alba sur le côté gauche, cumulée à celle de Sergi Roberto en tant que milieu relayeur, a facilité le travail du trio offensif.

Au final, le cas Suarez symbolise le Barça de l’ère Bartomeu. Un joueur vieillissant, plus vraiment au niveau et dépendant de Messi, mais intouchable à cause de la mauvaise gestion de l’effectif. Si Lautaro Martínez semble promis un jour ou l’autre au Barça, il faudra dès cet été trouver une concurrence pour la saison prochaine.

Crédit photo : Icon Sport

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