0

Dimanche, midi et demi. Le jour est fade, l’heure l’est tout autant. Ton crâne se remet difficilement de la veille, ton moral se prépare au lendemain. Rien ne semble pouvoir embellir ton début d’après-midi grisâtre et caféiné. Pourtant, ce dimanche 22 octobre, 12h30, nous avons peut-être quelque chose qui pourrait t’aider à te débarrasser de ton spleen dominical et à te mettre dans le bain avant le Classique. Le Derby della Scala, le Hellas contre le Chievo, les jaune et bleu de Vérone qui défient les autres jaune et bleu de Vérone, le petit frère qui accueille l’ainé. Ce dimanche, la belle Vérone n’est pas la ville de Roméo et Juliette. Elle est celle d’une autre rivalité, de la suprématie et du ballon rond. Zoom sur la jeune et originale querelle qui bercera Vérone et accompagnera ton décuvage ce dimanche midi.

Une ville : deux clubs, deux histoires

 

Hellas Vérone – Chievo Vérone. L’ogre véronais, champion d’Italie 1985, face au petit club de quartier, qui n’a découvert la Serie A il n’y a que 16 ans. Dit comme cela, ce derby peut s’apparenter à un remake de David contre Goliath, mais rien de cela. L’hégémonie s’est estompée, les rôles se sont inversés. Malgré son apparition tardive au haut niveau, le Chievo se donne aujourd’hui le luxe de regarder le Hellas droit dans les yeux, sans complexe, et cela depuis une vingtaine d’années. Mais d’ailleurs, le Chievo qu’est-ce que c’est ?

Chievo n’est autre que le nom que l’on donne à un petit quartier périphérique situé au nord-ouest de Vérone, comptant à peine 4000 habitants. Il faut savoir que Chievo aurait pu ne jamais être lié à Vérone. En effet, ce quartier était une commune à part entière, un petit village à 5km du centre historique de Vérone jusqu’au milieu du XXème siècle. Ce n’est qu’en 1957 que Vérone englobe la petite bourgade de 4000 habitants. C’est cette même année que le petit club amateur de ce quartier, fondé en 1929, décide aussi de se « véroner ». Oubliez le maillot à damier blanc et bleu qui faisait l’identité de ce petit club amateur, place au maillot jaune et bleu, aux couleurs de la ville.

Elle est là aussi l’originalité de ce derby. Là où la quasi-totalité des derbys engendrent des divisions colorées au sein de la même ville, il n’en est rien pour Vérone. Les deux équipes arborent fièrement le jaune et bleu, couleurs emblématiques de Vérone, ce qui a tendance à fortement énerver les tifosis du Hellas. Pour ces derniers, le Chievo, à qui ils aiment tant rappeler qu’ils ne sont pas de la ville en effaçant le panneau où est inscrit « Commune de Vérone » à l’entrée de Chievo, n’est autre qu’une banale imitation de leur club fondé en 1903. Cet attachement à la ville et à ses symboles est également présent, en plus des couleurs arborées par les deux clubs, au niveau des écussons. Ce détail peut paraitre anodin, mais pas pour les dirigeants du Hellas. Ces derniers ont, en 2011, crié au plagiat lorsque le cousin Cliventi s’est approprié la fameuse échelle, symbole éternel de Vérone et de la famille Della Scala (Scala = échelle en italien) qui régna sur Vérone de 1262 à 1387. Alors que le blason officiel du club met en avant Alberto Canfrancesco della Scala à cheval sur fond jaune, le Chievo s’est attribué depuis quelques années un second blason présent uniquement sur les deuxième et troisième jeux de maillot : une échelle, que l’on retrouve également sur l’écusson du Hellas. Une appropriation des symboles de la ville de Roméo et Juliette qui a mis le feu aux poudres institutionnellement, en 2011, et qui ne finit pas de faire enrager les nombreux supporters du doyen du foot véronais. Un épisode qui versa de l’huile sur le feu sur cette rivalité pourtant si jeune.

Ces fameux symboles. Ici, présents sur les maillots de cette saison. Source : https://www.chievostore.com/

 

Car, en effet, comme dit précédemment, ce derby puise son originalité première du fait de sa tardive naissance. Les deux cousins Gialloblu n’avaient jamais eu l’occasion de se rencontrer sur un terrain de foot avant un jour de décembre 1994, en Série B. Comment en est-on depuis arrivé à cette rivalité ? Un champion d’Italie en perdition, voyant son petit frère arriver comme une fusée pour venir lui chatouiller les chevilles. L’amour ne pouvait pas continuer ainsi, surtout ici.

On est en août 1984, l’Italie est frappée par la foudre Diego Maradona. Le génie argentin part de Barcelone et débarque au San Paolo. Ce transfert place Naples comme l’un des favoris au sacre final. Jamais les Azzurri n’effleureront le sacré. Pour le premier match de Diego en Italie, lui et ses nouveaux copains débarquent au Stadio Mercantonio-Bentegodi, à Vérone, pour y jouer un club revenu dans l’élite depuis deux ans : le Hellas Vérone. Ce match, le premier de la saison, s’avère être une passation de pouvoir officieuse. Le favori incontestable s’incline 3-1 à Vérone face aux hommes d’Osvaldo Bagnoli. Un match, un déclic. S’en suivent 13 matchs sans défaite et les Gialloblu emmenés entre autres par Elkjaer Larsen, international danois et troisième au classement du ballon d’or 1984, finissent la phase aller en position de leader. L’exploit est déjà retentissant, il deviendra historique six mois plus tard. A aucun moment, le Hellas ne quittera sa première place glanée dès la première journée. Et après un dernier but de Larsen à Bergame, le Hellas est sacré champion d’Italie. Ni les bianconeri de Michel Platini et le Napoli de Diego Maradona n’ont pu se mettre à travers la route du rouleau compresseur jaune et bleu. Les gialloblu d’Elkjaer Larsen réalisent l’un des plus grands exploits sportifs du XXème siècle, et le plus grand exploit que le Calcio ait connu à l’heure actuelle, celui de remporter son premier Scudetto.

Le Hellas plonge Vérone dans l’ivresse la plus totale, et s’ancre dans le cœur des véronais et des véronaises. Au même moment le Chievo n’est qu’un petit club banlieusard, périphérique, ne représentant que son quartier à l’échelon régional. Ces matchs de division régionale voient naître les premiers tifosi Cliventi, habitants du quartier, qui viennent supporter leurs équipes au Stefano, petit terrain du quartier, ou sur le terrain réservé à l’Eglise, où jouait le Chievo. Le Hellas est le club de Vérone, le Chievo est le club de Chievo. Simple.

Le jaune et bleu et la Scala : véritables bastions identitaires. Source : Tuttosport

 

I giovani

 

Mais cette hégémonie n’est que temporaire. L’après titre est moins ronflant pour l’Hellas : une relégation suivie d’une remontée pour à nouveau redescendre en Série B. Le doyen véronais connait un début de décennie 90 compliquée aussi bien sportivement qu’en dehors. En 1991, la Brigate Gialloblù Verona Calcio Club, groupe ultra du Hellas Vérone et un des premiers groupes ultras à avoir vu le jour en Italie, est contraint à l’autodissolution. Violences, bagarres et engagements politiques à l’extrême de l’extrême droite plongent le groupe et le club dans une tourmente médiatique. Les BG sont fustigés par la presse nationale italienne. Fatigués de devoir se justifier, épuisés par la répression, les Brigate Gialloblu prennent, en 1991, la décision de s’auto dissoudre, officiellement du moins.

Trois ans plus tard, en 1994, le Chievo découvre pour la toute première fois la Série B. En parallèle, naît le premier groupe ultra Cliventi, les North Side. Un groupe apolitique, pacifique et qui, depuis sa création, a remporté à plusieurs reprises, le titre de « mouvement ultra le plus correct ».

C’est justement cette saison, en 1994, que les deux clubs se retrouvent enfin au même échelon. Ça y est, le petit club de quartier de Vérone, qui depuis a posé ses valises au Stadio Marcantonio-Bentegodi en 1986, peut défier à son grand frère. Son grand frère, oui, car avant cette première rencontre officielle entre les deux clubs, il n’était pas question de derby ou de rivalité. Non, bien au contraire, avant 1994, le Chievo était considéré comme le petit frère du Hellas. Une sorte de Hellas Vérone B, sans péjoration aucune, dans le cœur des supporters de ce dernier. Une sorte de petit protégé, en quelque sorte, comme nous l’explique Antonio, spécialiste de la Série A et du foot italien et rédacteur pour Frseriea.

« Le Chievo a toujours été vu par les tifosi du Hellas comme justement le petit club de quartier, à tel point que lors de la première montée du Chievo en Série B, en 1994, les tifosi du Hellas s’étaient mélangés aux tifosi du Chievo pour aller les soutenir, lors du match décisif. »

Pour leur première confrontation, les deux équipes se partagent les points. Un partout. Le match retour, par contre, voit le petit poucet s’imposer 3-1. Lors des quatre saisons qui suivent, les deux équipes de Vérone s’affrontent à huit reprises. Trois victoires chacune, et deux match nuls. Les supporters de l’Hellas sentent le vent tourner. Le petit protégé prend de plus en plus de poids, rivalise de plus en plus, et les confrontations directes s’accentuent, tout comme la rivalité entre supporters.

Néanmoins, cette rivalité reste bon enfant, et la notion de « derby » n’est même pas abordée. Mais tout cela va changer au début de l’an 2000. Ce début de millénaire va rabattre les cartes et inverser le rapport de force, comme nous le résume Antonio :

« Ce n’est qu’au début des années 2000, quand les deux clubs se retrouvent en Serie A et que le Chievo bat le Hellas lors du derby au retour, qu’il y a eu un vrai inversement du rapport de force. Surtout que le Hellas fait faillite, finit en Série C pendant que le Chievo, la même année, joue les barrages de la Ligue des champions. »

« Quando gli asini voleranno faremo il derby in serie A ». (Quand les ânes voleront, nous jouerons le derby en Série A.) Banderole déployé par les tifosi du Hellas au milieu des années 1990. Source : http://www.grifoni.org/node/81742

 

Nous sommes le 18 novembre 2001, aucun âne ne survole Vérone, et pourtant le Hellas reçoit le Chievo, en Serie A. Plus incroyable encore, le Chievo se présente face à au Hellas en position de … leader ! Pour sa première saison au plus grand échelon national, le Chievo occupe la tête du classement. Un exploit qui fait étroitement penser à celui du Hellas Vérone, en 1985. Cette année-là, le rapport de force s’est inversé. Et pas qu’à moitié. Le match aller commence sous l’air de Fratelli d’Italia, l’hymne national italien, sous requête du maire véronais.

Le match commence en tribunes, où la North Side, tifosiera principal du Chievo, déploie banderoles et animations illustrant des ânes volants à l’entrée des joueurs, histoire de chambrer gentiment l’aîné. L’arbitre siffle le coup d’envoi, l’amitié disparait. Le Chievo mène 0-2 à la 40ème minute. Ce n’était sans compter sur l’armada de futurs champions du monde que comptaient l’Hellas dans ses rangs. Grâce notamment à des buts de Camoranesi et d’Oddo, le Hellas s’impose 3-2 au terme d’un match épique. Un scénario qui ne laissa pas insensible Alberto Malesani, coach du Hellas à cette époque, qui avait officié quelques années plus tôt chez le rival. Un tour d’honneur triomphal, joué pour certains, devant les tifosi du Hellas qui resta en travers de la gorge des supporters Cliventi, tout comme ces propos d’après match : « Qu’auriez vous fait à ma place devant les insultes des supporters du Chievo ? J’ai entraîné ce club quand personne ne le connaissait et ils m’ont remercié de cette manière. ».

Le match retour aussi participe à l’accentuation de cette rivalité. Le Chievo s’impose 2-1 et plonge le Hellas dans une situation extrêmement compliquée. A la fin de la saison, le Chievo finit 5ème. Le Hellas, lui, finit 18ème et est relégué. Ce dernier met du mal à se remettre de cette descente. La décennie 2000 voit le Hellas alterner entre la quatrième division et la Série B, tandis que le Chievo s’impose comme le club de Vérone le plus performant, n’étant relégué qu’une seule fois lors de cette décennie avant de tout de suite remonter en Série A l’année suivante.

Le Chievo devient le représentant de la grande Vérone, lui, initialement le petit club amateur de quartier, tandis que le meuble mythique qu’est le Hellas galère dans les échelons amateurs. Ces derniers, avec le soutien de leurs plus fidèles tifosi, voient le bout du tunnel au début de la décennie 2010. Le Hellas retrouve petit à petit le chemin de la gloire, du triomphe et retrouve la Serie A, lors de la saison 2013-2014.

La fête est finie pour le Chievo, le Hellas est de retour, déterminé à reconquérir Vérone. Cette mission est confiée à Andrea Mandorlini et sera parfaitement réussi. Grace notamment à Luca Toni, le champion 1985 se maintient confortablement, à la 10ème place. Mais l’essentiel se trouve ailleurs pour les tifosi du Hellas. Une victoire dans le derby lors du match retour, douze ans après la précédente, et une reconquête actée. Malheureusement, le Hellas redescendra deux ans après, avant de retrouver la Serie A cette année. Une rivalité jeune mais déjà passionnante qur laquelle il reste encore beaucoup à écrire, tant chaque passe d’arme ajoute une page supplémentaire à cette histoire née depuis 23 ans.

« Globalement, les deux équipes sont là où on les attendait, avec un Chievo qui comme chaque année se maintiendra facilement – normalement- cette année et finira dans le ventre mou du championnat. Le Hellas, je m’attendais à un peu mieux vu leur bonne saison en Série B. Mais il est vrai que leur effectif est peut-être un peu juste pour la Série A malgré quelques bons petits joueurs comme Valoti, Heurtaux, Jean, Verde, Romulo. Il faut espérer pour eux que Pazzini et surtout Cerci se réveilleront. » nous détaille Antonio.

Ce dimanche, midi 12:30, la belle Vérone connaît son 17ème derby. Le Hellas, premier relégable, rend visite à son meilleur ennemi, 9ème au classement. Une reconquête en marche et une rivalité retrouvée. Dimanche, l’honneur sera de nouveau en jeu, la suprématie comme enjeu. De quoi bien laisser l’amour de côté pour un week end, ici à Vérone.

Remerciements à Antonio ( @bdpjuve2 ) de chez @FrSerieA. 

Photo credits : https://www.sampnews24.com/