Joris Gnagnon, un phare dans la pénombre bretonne

Après avoir fait parler de lui tout l’été, Joris Gnagnon entame sa troisième saison professionnelle à Rennes, là où, pour lui, tout a commencé. Encore en CFA il y a deux ans, le gamin de Bondy a fait frémir les scouts des plus grands clubs européens. De Tottenham à Dortmund, en passant Chelsea, Monaco ou encore l’OM, rares sont les clubs ambitieux à ne pas avoir cherché à joindre Joris durant le dernier mercato estival. Encore sonné, le prodige rennais, qui est resté dans son fief « pour grandir » tente désormais de se construire, loin des sirènes de l’été dernier. Portrait d’un défenseur central à la trajectoire fulgurante.

Ah Rennes, sa vie pluvieuse, ses dolmens et ses galettes saucisses. Si ces légendes font partie du patrimoine de la ville, le centre de formation des Rouge et Noir pourrait lui aussi faire figure de passage obligé. Pas pour les touristes évidemment, mais plutôt pour n’importe quel gamin assez doué balle au pied. Depuis maintenant une bonne décennie, Rennes s’est fait un nom grâce à son centre de formation. A défaut de gagner des titres, le club polit des pépites. Les noms ronflants ne manquent pas : Silvestre, Dabo, Wiltord, Reveillère, Briand, Gourcuff, M’Vila et plus récemment Bakayoko ou Ousmane Dembelé… Oui, Rennes est l’un des porte-étendards de la formation à la française, et ça, Christian Gourcuff, ancien entraîneur du SRFC et ancien gamin du centre, le sait mieux que quiconque.

En reprenant le club à l’aube de la saison 2016-2017, en lieu et place de Rolland Courbis, l’emblématique tacticien français fait un constat : il doit axer son projet de jeu sur le vivier du centre rennais. Arrivent alors régulièrement dans le groupe pro bon nombre de jeunes, plus ou moins connus des aficionados de notre Ligue 1. Hunou, Said, Diakhaby sont les jeunes du cru à être mis sur le devant de la scène. Mais ces derniers seront vite éclipsés par un bondynois sur lequel personne, sauf Gourcuff, n’aurait parié. A 19 ans, du haut de son mètre quatre-vingt cinq et de ses 7 bouts de matchs, Joris Gnagnon, défenseur central franco-ivoirien, découvre véritablement le haut-niveau au début de l’automne 2016 et gagne rapidement ses galons de titulaire dans l’axe d’une défense réputée comme perméable. Une ascension prodigieuse, presque inespérée.

On dit souvent qu’une carrière ne tient qu’à peu de choses, et Joris le sait mieux que personne. La sienne aurait pu prendre un tout autre tournant. Peu de temps après son arrivée à Rennes, il se blesse gravement au ménisque. Une mise à l’arrêt de 5 mois, une éternité pour un jeune en passe de toucher du doigt le rêve d’une carrière professionnelle. Mais la blessure n’égratigne pas (toujours) le talent. Gnagnon revient, vite, fort, plus fort. Un grand parcours en Gambardella 2015, quelques apparitions pro début 2016 avec Philippe Montanier, un coach qui l’estime beaucoup, et voilà que le gamin de Bondy paraphe son premier contrat professionnel. Une finalité ? Non ! Un début. Gnagnon le sait, Mexer, Armand sont là. Mais ni eux, ni sa fissure du ménisque, n’empêcheront le francilien d’atteindre le haut-niveau. Une première étape qui en appelait d’autres. Nous voici revenus à l’été 2016.

La deuxième ère Gourcuff démarre. Ousmane Dembelé s’en va devenir la coqueluche du Borrusia Dortmund. Chantôme arrive et une paire de gamins passent pro. Le message du papa de Yoann est clair : les minots, à vous de jouer. Armand n’entrant plus dans les plans, le Mozambiquais Mexer démarre en charnière avec l’algérien Bensebaini, qui sort d’une saison plutôt bonne à Montpellier. Et puis après une dizaine de matchs, les pépins physiques arrivant, Gourcuff est obligé de revoir ses plans. On dit souvent qu’une carrière ne tient qu’à peu de choses, et Joris le sait mieux que personne. Une blessure de Mexer lui entre-ouvre la porte de la Ligue 1, un soir d’octobre, face au FC Metz. Il ne quittera plus le onze de départ de Christian Gourcuff jusqu’à la fin de la saison.

Rennes est longtemps un charmant 6-7ème. Sans produire un football révolutionnaire, le Stade Rennais prend des points et postule longtemps à une place qualificative pour les coupes européennes. Finalement, la bande à Pinault craquera dans la dernière ligne droite. Elle finira 9ème, dans une indifférence générale qui caractérise ce club depuis maintenant de nombreuses années. Qu’importe, Rennes a acquis des certitudes. A défaut d’avoir fait percer toute sa jeune garde, Rennes s’est trouvé un vrai patron. Mais le match le plus compliqué commence, celui contre le mercato d’été.

Très vite, Gourcuff donne le ton. Non, ni Bensebaini ni Gnagnon ne quitteront les bords de l’Atlantique, et ce quel que soit le nombre de 0 sur le chèque. Visionnaire, le père Gourcuff ne croyait pas si bien dire. Séville, Marseille, Monaco, Tottenham, Dortmund… Tous ont de plus ou moins près fait un appel du pied au jeune franco-ivoirien. Mais Gourcuff et sa direction n’ont pas flanché : pour eux, hors de question de voir se reproduire un cas similaire à celui d’Ousmane Dembelé, parti très vite rejoindre la Ruhr et le Mur Jaune.Un avis partagé par Gnagnon himself, conscient de devoir s’installer à Rennes avant de prétendre être titulaire dans un top club.

Droit dans ses bottes, les idées bien posées, Gnagnon étonne par son calme, tant sur qu’en dehors des terrains. Un calme et une droiture qui, lorsque vient le délicat choix de sa sélection nationale, lui permettent de poser à plat les possibilités. Entre la France et sa Côte d’Ivoire natale, le choix n’est pas simple mais paradoxalement évident pour le rennais. Ce sera la Côte d’Ivoire, un choix du cœur qui remplira de fierté sa maman. Et qu’importe s’il doit jouer des coudes avec Eric Bailly, Lamine Koné ou Wilfried Kanon pour une place de titulaire dans une équipe qui peine à retrouver sa brillance de l’ère Drogba.

Gnagnon est un garçon sain, tout le monde en convient. De ses premiers éducateurs à ses (anciens) coachs à Rennes, en passant par ses (ex) coéquipiers ou ses amis, comme O.Dembelé. A l’heure où un autre Bondynois a choisi de quitter son confort pour accéder au très haut-niveau, Joris lui, savoure et tempère. Son début de saison compliqué, lié à la mauvaise passe dans laquelle se trouvait le Stade Rennais et son nouveau statut de remplaçant lui confirment que rien n’est acquis, qu’il n’a que 20 ans, et que se reconcentrer après un été tumultueux n’est jamais simple. Mais une carrière ne tient parfois qu’à peu de choses et Joris le sait mieux que personne. Après 5 années à se battre et déjouer impeccablement les tours du destin, Gnagnon a appris que les vertus du travail franchissent tous les obstacles. Son portable sonnera encore cet hiver, puis cet été. Rennes le sait et ne pourra le retenir longtemps.

 

Photo credits : JEAN-FRANCOIS MONIER / AFP

Je mène un combat vain contre le corporatisme et les magouilles dans le football français