Pourquoi le football est-il à considérer comme un art ?

Il est là face à nous comme simple loisir, comme débordante passion ou comme outil de travail. Il berce nos semaines, nos jours, nos heures, nos minutes, nos secondes. D’opium du peuple à pilier et reflet de notre société, il n’a cessé de grandir et de faire parti de nous-même. On l’analyse, on le décortique, on le contemple, on le jubile, on le pleure, on le critique, on l’aime ou le déteste, on le vit, on le regarde, on le supporte : le football. Ce sport qui arrive à capter, à transformer en foule des centaines de millions de personnes à un instant précis, à nous faire haïr l’autre mais aimer un inconnu du fait du simple amour en commun d’un écusson, d’une ville, d’une couleur, d’un nom, est-il à considérer comme un art à proprement parlé ? Fait-il parti des arts, les joueurs sont-ils des artistes ? Décortiquons cela ensemble.

« Derrière chaque coup de pied dans un ballon, il doit y avoir une idée. », Denis Bergkamp

Qu’entendons-nous tout d’abord par art ? Définir cette notion est un exercice complexe tant il y a à dire et à développer. Pour les plus philosophiques, l’art n’est autre que la simple création humaine, s’opposant au naturel. Pour d’autres, l’art est la matérialisation, sous toutes ses formes possibles, de l’esprit humain. La définition la plus simple et la plus éloquente semble se rapprocher de la suivante. L’art serait le résultat d’un ensemble de moyens, de techniques, de procédés, d’émotions mise en œuvre par l’Homme afin de répondre à une certaine fin esthétique et à un certain résultat précis. L’art est donc le résultat d’une idée, d’une fulgurance de la pensée humaine, d’un objectif qui a pu se réaliser grâce à une certaine technique. Soit la définition la plus simple du football que l’on connait.

Outre le fait que le football soit un sport se jouant à onze contre onze et dont l’objectif est de scorer plus que son adversaire le tout en poussant le ballon, qui ne doit en aucun cas toucher la main du joueur le maniant, au fond d’une cage, ce sport est basé sur une chose commun à l’art : réussir à transposer une idée, une pensée en acte concret grâce à une certaine technique précise. La passe au bon moment, la passe dans l’intervalle, la passe en profondeur, la transversale, le centre au second poteau, le tacle glissé, le tir croisé, etc. Toutes ces réalisations ont trotté dans l’esprit, dans la pensée du joueur et se sont transformées en quelques secondes en acte concret et décisif grâce à une technique précise : l’intelligence de jeu, l’analyse de ce dernier, le dosage, l’effet, la puissance. Le tout avec le plus difficile des outils : le pied.

« Faire la bonne chose, au bon endroit, au bon moment, tout l’art est là. », Joseph Beuys

Mieux encore, cette transition qui réussit entre la pensée et le concret s’effectue en une fraction de secondes, de centièmes, du fait de divers problématiques (le pressing de l’adversaire, le potentiel hors-jeu du coéquipier etc…) et rend cette acte encore plus magique, encore plus privilégié pour les plus grands, pour les artistes. Il arrive parfois que cette idée que l’on ait en tête se retrouve en danger, anéantie de part divers facteurs. Cette obstacle qui arrive, qui vient rabattre les cartes dans l’esprit du joueur au dernier moment, donne naissance parfois au meilleur du football, au meilleur de l’art : l’improvisation et la création.

Que serait le football sans ses gestes somptueux, mythiques, transgénérationels, uniques, qui proviennent tous de l’improvisation de leurs géniteurs ? Du petit pont au grand pont, de la Panenka à la Madger, du coup du sombrero à la bicyclette, de l’aile de pigeon à la virgule de Rivellino – avant d’être popularisée par Ronaldinho- , toutes ces créations, toutes ces œuvres qui n’existaient pas avant que le culot et le génie de leurs pères se matérialise sur la pelouse permettent au football de venir côtoyer l’extraordinaire, l’irréel, la magie par intermittence, comme peut le faire l’art. Qui d’autre qu’un artiste peut avoir une idée aussi révolutionnaire et innovante en un instant T ? Passer la balle entre les jambes de son adversaire, au-dessus de la tête de son adversaire, emmener l’adversaire à droite, puis à gauche, puis à droite sans même ne toucher la balle, marquer du talon, tous ces gestes réalisés en une fraction de secondes, pour certains imaginés et crées à l’avance et pour d’autres dû à une improvisation aléatoire, permettent au football de ne jamais tombé dans le banal et dans la lassitude, de se renouveler et de se réinventer en permanence à travers des gestes, des mouvements qui laissent leurs empruntes dans nos mémoires, comme la peinture, la musique ou la danse.

Ces créations qui perdurent dans nos imaginaires, qui sont à l’heure actuel encore réalisés, imités ou loupés, et dont le nom de leurs créateurs résonne dans nos esprits quand ce geste est imité, réinventé. La Papinade, la Madger, la Panenka. Des créations, sur pelouse ou sur toile, qui marquent leurs arts, au point de devenir des modèles que l’on s’approprie, où l’on ne retiens que la création elle-même et son géniteur, et où le contexte, le pourquoi, le comment sont balayés sur le côté par le génie et la beauté de la création elle-même. On ne veut pas savoir, on contemple. Que ce geste soit réalisé sur une jambe, en extension, avec la semelle, avec le talon, les jambes enlacées, la jambe gauche croisant la droite, le pied à 2 mètres de haut, au point de défier parfois les lois de la gravité du fait des capacités et des mouvements physiques qu’elle met en œuvre, cette création, le dribble requiert une imagination débordante, une aptitude surhumaine et une réalisation parfaite. La fulgurance de la pensée concrétisée en réel unique grâce à une technique parfaite. L’art quoi.

« Qu’est ce qui est primordial dans un dribble, que ce soit balle au pied ou crayon en main ? C’est le rythme qu’on imprime et la juste proportion qu’on lui donne. C’est ça qui lui donne son style, sa couleur. Un dribble ça ne se fait pas n’importe comment. On dribble à l’extérieur, à l’intérieur, on double contact, on bloque, on contourne, on revient, on repasse… Si j’en avais le talent, je mettrais les figures de dribble en vers, en formes géométriques. Un dribble, ça peut se peindre, ça peut se mettre en musique. On est dans quelque chose qui est de l’ordre de l’acte artistique complet. C’est bien plus qu’un dribble, c’est une fluidité, c’est un état intérieur. Et au-delà de ça, ce qui est fantastique, c’est que c’est une construction personnelle par rapport au dépassement d’un obstacle. », Martial Gerez. Propos sur l’art et le foot, Editions l’Art-Dit, Martial Gerez et Tayeb Belmihoub

Ces coups de pinceaux, ces choix de couleurs, ces formes, cette finesse, cette folie qui caractérisent un peintre et qui rendent son œuvre reconnaissable parmi tant d’autres, nous les retrouvons aussi sur un terrain de football. De part des gestes techniques précis comme dit précédemment, mais également de part un style de jeu, de part une particularité précise dans le touché de balle ou de par l’élégance qui accompagne une conduite de balle. Cachez le visage ou zoomez sur les pieds de Zidane, de Riquelme, de Ronaldinho, de Messi, de Neymar, de Maradona, de Cruyff et de tant d’autres joueurs uniques, et vous retrouverez instinctivement qui conduit la balle, qui réalise ce geste, comme vous reconnaitrez la fragmentation d’un Picasso ou le réalisme d’un Courbet dans une galerie d’art, car dans ces deux cas divergents, peintres ou génies du ballon rond, tous deux manient leurs outils et exercent leurs arts d’une manière tellement unique et spécial qu’ils se différencient de la masse et élèvent leurs petites personnes au rang d’uniques.

Le football se distingue et se mythifie aussi grâce à la multitude de façon qu’ont les acteurs de ce sport de le pratiquer. Le but est toujours aussi simple, et n’a pas bougé depuis sa création : remporter le match en ayant inscrit un but de plus que son adversaire. Et pourtant, depuis sa création, ce sport n’a cessé d’évoluer individuellement et collectivement. Et à l’heure actuel encore il existe des manières infinies de pratiquer ce sport, de gagner un match. Comme il existe différentes manières de peindre, il existe différentes manières de défendre, comme il existe différentes façons de sculpter, il existe différentes façons d’attaquer, comme il existe différents styles de musiques et de danse, il existe différents styles de possession et de pressing. Une infinité de manière de le vivre, de le jouer qui là encore est dû au meilleur de l’homme, à l’essence des artistes : la création.

Le 4-2-4 hongrois, le Catenaccio italien, le « Football Total » de l’Ajax, là aussi, toutes ces créations qui aspirent à contrer, à imiter ou à améliorer la précédente, un peu comme les différents courants artistiques qui traversent la musique ou la peinture, est le résultat du génie d’un autre acteur de ce sport : l’entraineur. Son outil initial est le même que celui du joueur : la pensée, à la seule exception qu’ici cette idée ne se matérialise pas en geste technique, en frappe, en passe, en concret sur la pelouse, mais en dessins, en gribouillis, en consignes, en abstrait sur le tableau noir, comme un symbole.

Ce qui caractérise et définit l’art, c’est également son rapport à la société. Cette évolution, ces créations qui font basculer la peinture ou la musique d’un courant à un autre n’est pas uniquement due à une amélioration ou à une problématique artistique pure. L’art reflète la société et son temps, et cette dernière est impactée par ce dernier. Il en est de même pour le football. Ces courants artistiques sont un moyen d’imposer une vision de leurs arts, d’imposer un pouvoir, une culture et reflètent leurs sociétés. C’est exactement la même chose pour le foot. Imposer une vision, une manière de jouer pour battre l’adversaire. Cette vision, ces courants reflètent aussi l’état de la société dans laquelle ils sont nés.

Le 4-2-4 hongrois révolutionnaire de Gusztav Sebes, emmené par Ferenc Puskás, qui vaudra à la Hongrie une invincibilité de quatre ans, une médaille d’or aux JO de 1952 et une finale au mondial de 1954 est une inspiration d’ordre sociétale et idéologique : le communisme. Ancien ouvrier de chez Renault et communiste convaincu, Gusztav Sebes est nommé sélectionneur de l’équipe hongroise par le secrétaire général du parti communiste hongrois. Ce dernier voit dans le communisme non pas qu’un idéal de société mais également un idéal de jeu. L’équipe doit attaquer ensemble, défendre ensemble, comme un seul homme, comme un seul être. Fini le kick and rush, on privilégie la passe, le soutien, l’entraide entre coéquipiers. Les latéraux attaquent, les avants-centres défendent, le football solitaire et individualiste est finit, place au football collectif. Le très célèbre catenaccio prendra le relais en terme de révolution tactique. Le grand Inter d’Helenio Herrera y est souvent associé comme paternel du fait de la multitude de trophées glanés sous cette ère mais les explications à cette stratégie de jeu, basé sur la défense et qui a donné naissance au libéro, considéré comme « l’arme du faible », sont bien plus profondes que cela, comme l’expliqua Antonio Negri, philosophe italien, à Libération en 2006 :

« Le catenaccio constituait l’équivalent du rugby dans le football. C’était la lutte des classes : on était faible et on devait se défendre. Le catenaccio est né en Vénétie, la terre que les gens, dans les années 50, étaient obligés de quitter pour émigrer, parce qu’ils n’avaient pas à manger. […] Le catennacio correspond à la nature de ces régions du Nord, d’émigrants forts, durs, méchants, parce qu’ils avaient faim. »

S’en suis la révolution du football total, l’Ajax de Rinus Michels porté par un football, où le jeu sans ballon, le démarquage devient primordial, tout comme le pressing continu et collectif et les échanges permanents de poste. Un an après que le vieux continent ait été marqué par la révolution de sa jeunesse, l’Europe se retrouve face à une autre révolution : une révolution footballistique. Un bouleversement des codes qui éclate aux yeux de l’Europe en 1969 lors d’une finale de C1 face au Real. Le monde bouge, le foot aussi. L’Ajax de Cruyff remporte la C1 en 1971, 1972, 1973, les Pays-Bas de ce dernier suivront la marche sur la scène continentale à la même époque. Une résurrection pour un pays oublié par la communauté internationale. Aucun rôle politique majeur lors deux guerres, un réservoir culturel et patrimonial épuisé, le football devient l’attraction première aux Pays-Bas. Un pays qui comprend que pour se démarquer il faut révolutionner, sortir du lot, ce qui engendrera son positionnement libertaire concernant la consommation de drogues et le sexe tarifié.

Du 4-2-4 hongrois au réalisme, du catenaccio au dadaïsme, du football-total à l’expressionnisme, les seules différences sont les outils et les supports. Qu’ils soient pensés par un coach où par un peintre, qu’ils soient produits avec les pieds où avec des pinceaux, tous reflètent les états de leurs sociétés, tous sont à l’image de la société de leurs époques. Le football bouge avec le monde, change avec la société, évolue avec les mœurs et les idées, comme l’art.

Enfin, si il vous fallait encore un argument, comment ne pas parler du football sans ses acteurs les plus artistiques, les plus créateurs : les supporters. Tifos, chants, chorégraphie, drapeaux, couleurs, mouvements, cris, ils sont les arguments les plus concrets à notre postulat de départ et mettent tous les arts en œuvre pour encourager leurs équipes. Peinture, dessin, chanson, danse comme résultats de ce que l’art produit de mieux : l’émotion sur son public.

 

« L’artiste a le pouvoir de réveiller la force d’agir qui sommeille dans d’autres âmes » Friedrich Nietzsche.

Crédits photos : AFP PHOTO / CURTO DE LA TORRE

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