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Auteur du livre « Football et formation, une certaine idée du jeu », Thierry Guillou, éducateur dans un centre de formation professionnel est revenu pour nous sur les idées qu’il défend dans son ouvrage, et les idéaux qu’il tente de mettre en place au quotidien.

Pouvez vous résumer en quelques mots votre parcours ?

Je suis originaire de Lorient, j’ai commencé le foot jeune, dans un club amateur de Lorient. A onze ans, j’ai été recruté par le club phare de la ville, fin des années 90, un an avant la première montée du FC Lorient en Division 1. A 15 ans, j’intègre le centre de formation, à 18 ans j’en sors, n’ayant pas réussi à passer l’étape du professionnalisme. J’ai ensuite joué dans deux clubs amateurs. A 28 ans, j’arrête le foot et j’intègre un centre de formation en tant qu’éducateur. Durant mes années de footballeur, j’ai fait des études, j’ai passé des diplômes.

Le fait de devenir éducateur était la suite logique de votre carrière ?

Oui parce que je n’ai pas tout bien fait dans mon cursus de formation. Je voulais que mon expérience et mes erreurs servent aux jeunes.

C’était en suivant cet objectif que vous avez décidé d’écrire ce livre, avec ces mots ?

Il y avait deux objectifs derrière ce livre : structurer ma pensée et partager. J’ai eu la chance d’avoir recontré beaucoup de personnes qui ont partagé leur savoir avec moi. Et ça m’a enrichit. Le livre, c’est ma manière de prolonger l’action de ces personnes qui m’ont proposé une ouverture.

C’est un projet qui a évolué avec votre propre expérience professionnelle ?

Je travaille ce projet depuis 10 ans (rires). L’écriture se fait généralement en soirée donc … il y a des périodes fastes et des périodes plus creuses. Et puis je voulais faire les choses bien, j’ai pris le temps de la relecture, en essayant de le rendre accessible à tous.

Et pour l’éditeur ? Facile ?

Je ne connaissais rien du monde de l’édition. Je ne savais pas qui contacter, vers qui me tourner. Quelqu’un ayant lu une partie du manuscrit m’a mis en relation avec un éditeur. Il a été accepté et publié, donc ça n’a pas été un parcours du combattant. Je n’ai pas connu les embûches que d’autres auteurs anonymes peuvent connaître. J’ai rencontré les bons interlocuteurs.

Ce livre, qui traite de la philosophie de jeu, a été écrit pour que tous s’y retrouvent ? Du formateur professionnel à l’éducateur bénévole d’un petit club amateur ?

L’objectif était de pouvoir toucher tout le monde, car je pense que défendre un idéal, ça peut aussi être le but d’un éducateur amateur. J’ai eu des retours d’éducateurs en centre professionnel et des retours d’éducateurs qui exercent en amateur, en sénior comme en jeunes. Sur le premier mois de publication le panel est assez large. J’aimerais qu’il touche des étudiants, notamment en Staps, que ça puisse leur servir dans leur cursus. J’ai pris gout à la lecture durant mes années universitaires et j’aurais aimé lire ce genre de livre durant mon parcours. Si je peux, par le biais du livre, faire gagner du temps à ces jeunes …

C’est un livre extrêmement référencé, les inspirations sont clairement identifiées. C’est une volonté de donner aux éducateurs de nombreux ouvrages des pistes d’ouverture ?

Exactement, l’idée est là. C’est important que ce soit sourcé, à l’image d’un mémoire universitaire. Si l’éducateur est curieux et veut aller plus loin, il peut ainsi se référer aux ouvrages. Je n’ai pas toujours voulu entrer dans les détails de certains points et aspects. Donc les personnes intéressées pourront aller creuser tranquillement.

On a tendance à dire que les coachs français sont démodés, mauvais tacticiens … Le niveau global du coach français régresse. Avis partagé ?

Je ne sais pas s’il régresse, mais on sent moins d’entraîneurs imprégnés  d’une vraie philosophie de jeu. On peut penser à Arsène Wenger, Christian Gourcuff (auteur de la préface du livre). La culture du résultat se développe d’année en année et les entraîneurs sont de plus en plus tournés vers la performance immédiate. Mais l’un et l’autre ne sont pas opposés. Bien souvent la qualité du résultat dépend de la qualité du jeu.
La France est devenue un pays formateur et exportateur de (très) jeunes joueurs. On n’arrive plus à développer une identité de jeu en équipe première avec des jeunes issus des équipes de jeunes. Mbappé, Varane, Lemar … ont quitté leur clubs à 18 ans. Les clubs qui pourraient profiter de ces talents se séparent très rapidement de leurs joueurs et n’arrivent pas à infuser l’équipe professionnelle.

De plus en plus, le résultat prime sur le jeu. Faire du jeu, c’est devenu has been ?

Je ne pense pas. Le Barcelone de Guardiola a fait un bien fou au football. La tendance à l’échelle internationale est positive. Naples, City, Barcelone … Ca va dans le bon sens si on regarde les matchs, peu importe le championnat, la qualité du jeu se développe d’une manière générale.

Pensez vous que les agents, qui apparaissent de plus en plus tôt dans la carrière des jeunes, sont des freins aux projets de club ?

Il ne faut pas faire de généralité, mais parfois ils ont un intérêt qui leur est propre, qui ne va pas toujours dans l’intérêt du joueur ni du football en règle générale. Est ce que ce sont uniquement les agents qui sont dangereux ? Non. Ils font partie d’un système qu’ils entretiennent et qui ne va pas dans le sens d’un développement qualitatif du football mais il n’y a pas que ça.

Est ce que le football français n’aurait pas tout à gagner à s’ouvrir aux coachs étrangers, à moins les ostraciser ? 

Certainement. Et je l’écris dans le livre …

Le football, c’est avant tout des idées. En avoir semble déranger ceux qui n’en ont pas. Malheureusement ces derniers ont tendance à être dominants. Ils cultivent la force du nombre et érigent des « barrières invisibles » pour lesquelles la porte d’entrée est le conformisme et la normopathie. Les créateurs, ceux qui sont dans une position d’errance à l’égard de la norme majoritaire, sont alors considérés comme encombrants et font l’objet d’une marginalisation de la part de leurs pairs. Ainsi la créativité de certains entraîneurs est sacrifiée au profit d’une opération consistant à reproduire les mêmes méthodes que leurs congénères.

Dans un centre de formation, auprès de jeunes presque professionnels, est ce que l’intégration par le sport, la socialisation, la lutte contre les discriminations … sont des combats qui ont vraiment leur place au quotidien ?

Chaque joueur vit son parcours de manière différente. Certains vont être engloutis dans les rapides du foot médiatique et des aspects néfastes. D’autres auront un parcours plus serein et structurés seront plus lucides et ouverts aux autres. Pas de réponse globale, c’est la façon de gérer sa carrière dans cet environnement qui est déterminante. Il faut résister aux appels de l’argent et de la médiatisation. Et c’est pareil pour les entraîneurs. Il faut aller au bout de ses propres idées.

Dans le livre, vous n’êtes pas tendres envers les médias. Pourquoi ?

Eric Besson a réalisé une étude sur la compétitivité du football français et j’ai vu que dans les personnes interrogés, il y avait 18 journalistes. Il n’y avait que très peu de techniciens. Ça m’a irrité de voir la place accordée à des personnes loin des terrains. Pour moi, l’évolution doit venir du terrain.

Concernant les médias, j’essaie de prendre le contre-pied de l’analyse foot décrété par les médias. Le livre ne parle pas d’argent ni de starification. J’essaie d’aborder un autre angle, un angle plus ancré terrain. Certains médias commencent à apporter une analyse. Je pense que les téléspectateurs veulent être éduqués, comprendre les choses, et pour ça, certaines émissions devraient être plus pédagogiques.

Est ce que les médias phares doivent supporter les clubs français ? Des médias partisans ?

Il faut surtout que les médias aient des idées, et qu’ils s’y tiennent. S’ils sont partisans, ça ne me pose pas de problèmes du moment où c’est clairement indiqué par leur ligne éditoriale. Moi ce qui me dérange, ce sont les médias qui sont sans ligne directrice, qui vagabondent au gré des changements du foot-système. Un média devrait être comme une équipe, défendre une idée et s’y tenir. Et surtout, le résultat ne doit pas dicter l’analyse.

Pour vous procurer l’ouvrage de Thierry Guillou, c’est ici