[Interview] Manu Lonjon (Yahoo Sports) : « Parfois, c’est moi qui apprends le mercato stéphanois à Stéphane Ruffier »

Visage bien connu sur Twitter, Manu Lonjon fait partie des « insiders mercatos ». Mais plus qu’un simple informateur, cet ex-vendeur de voiture souhaite s’installer dans la durée au sein des médias sportifs. Et pour y parler terrain ! Rencontre avec celui qui sait qui va recruter ton club avant même ton directeur sportif !

Tu n’es pas issu du monde des médias. Comment t’es tu retrouvé dans le journalisme sportif ?

C’est un rêve de gosse, j’avais ça en moi. Sur mon premier ordi, un ZX-81, je faisais moi-même mes classements des buteurs. J’ai toujours eu un rapport exacerbé au sport et au foot. Par le biais de mon ancienne profession, la vente de voitures, je me suis retrouvé avec des contacts, Ligue 1, Ligue 2 … J’ai du en vendre à 100-150 joueurs, certains sont restés des relations pro, d’autres sont devenus des amis.

A un moment donné, je me suis retrouvé avec des infos transferts bien en avance sur tout le monde. Je savais que Mehdi Benatia allait signer au Bayern, il me l’avait dit. Moi je lisais qu’il discutait avec United et autres, mais je savais que c’était fait avec le Bayern. Du coup, j’ai voulu partager les informations auxquelles j’avais accès. Les footballeurs sont généralement des gens fidèles en amitié, donc ça ne les a pas dérangé que je divulgue.

C’était presque sur un coup de tête au final ?

Depuis des années, huit ans environ, (et pour des années encore ), je suis en contentieux avec le fisc au sujet de mon ancienne entreprise. L’affaire est judiciarisée. Je ne veux pas rentrer dans les détails mais on parle d’un truc énorme, hyper violent qui conditionne, tout le reste de ma vie future. Malgré le flot incessant de procédures, je me suis battu, je n’ai jamais rien lâché mais au fil du temps c’est tellement épuisant, ça demande tellement d’énergie et de volonté pour ne pas se laisser broyer par l’inhumanité et l’injustice que fatalement, chaque jour qui passe, tu puises un peu plus dans les réserves.

Il y a trois ans environ, je n’avais plus d’essence dans le moteur, j’étais vidé. J’ai sombré. J’ai fait une dépression. Là aussi, pourtant, j’ai essayé de lutter… Gamin, je rêvais d’être journaliste sportif, j’ai toujours adoré le foot, j’y ai beaucoup d’amis et j’ai vu là-dedans une possibilité d’éclaircie alors j’ai foncé tête baissée. Le mercato / twitter a été mon échappatoire, le mot n’est pas trop fort, j’ai préféré celui-là à d’autres bien plus mauvais pour la santé.

Tu as donc été l’un des premiers « insiders mercatos » !

A l’époque, il n’y avait que Mohamed Bouhafsi. J’ai commencé à livrer des infos avec Foot Mercato. L’idée c’était d’être journaliste. Pour me donner une résonance, le mercato était une bonne formule. Aujourd’hui, il faut que ta voix ait une certaine audience.

Ton ambition était donc d’aller plus loin que la simple livraison d’exclus mercato ?

Oui, je considérais le mercato comme une partie du taff mais j’ai la prétention de penser que je suis capable de faire autre chose.

D’où les débriefs avec Yahoo ?

Je n’ai pas été viré de Foot Mercato, j’étais en fin de contrat et j’ai ensuite signé chez Yahoo. Ils m’ont pris pour le mercato mais pas que … Un jour sur Twitter je découvre la fonction « En Direct », je me retrouve avec 1500 personnes qui me posent des questions. Le lendemain, Alex Delpérier m’appelle et me dit qu’il m’a trouvé bon et qu’il veut que je fasse les lives avec Yahoo Sport. C’est là que démarrent les lives. L’idée du débrief, c’est mon ami Jérémie Janot qui m’a conseillé de le faire.

Aujourd’hui tu es donc chez Yahoo. Tu as encore l’ambition d’en faire ton job à temps plein ?

Oui et non. Oui si c’était possible mais non car je n’en ai pas l’opportunité. Mon profil fait que les offres que j’ai ne me permettent pas de tout plaquer pour faire ça. Je ne vais pas faire quelque chose qui me déplaît juste parce que c’est payé.

Le poste de tes rêves du coup, ce serait quoi ?

Je raisonne pas en terme de télé, radio … C’est le fond qui m’intéresse. J’ai pas le rêve de voir ma tête à la télé, la notoriété … C’est déjà très différent de la plupart des journalistes qui se lancent ! J’ai refusé plusieurs émissions télé car elles ne m’intéressaient pas du tout. Après le job idéal serait de faire ce que je fais à Yahoo, liberté totale. La radio m’intéresse. Une émission qui débat de foot, du terrain ! J’aimerais aussi faire des interviews avec mon prisme à moi, qui est celui de quelqu’un qui n’a pas fait d’école de journalisme, avec tous les défauts que ça peut engendrer. Ma proximité avec eux fait que je connais très bien le fonctionnement des joueurs de foot.

Niveau carnet d’adresse, tu as plus d’entrées dans certains clubs que dans d’autres ?

Je comprends ta question car sur le dernier mercato, j’ai fais un carton à Sainté. Avoir Ruffier comme pote ne te sert à rien car il ne sait rien. C’est moi qui lui apprends les infos mercatos. Le mercato c’est pas son truc ! Le dernier mercato d’été, j’avais plein de choses sur Rennes … C’est une question de connaissances, de relations. Je me suis interdit de rentrer dans le buzz du mercato du PSG. En terme de notoriété, c’est énorme mais j’aime l’idée de dire des trucs sur lesquelles j’ai des infos. Tu ne me verras pas tweeter sur Neymar au Real, j’ai pas ces infos là. Quand tu annonces Pepe, Fabinho ou Alexis au PSG … à la fin tu passes pour un con et je veux éviter ça.

Est ce que tu as vu au fil du temps des gens venir à toi pour t’utiliser ? Des agents, des joueurs…

Oui, j’ai pu juger de ma progression sur les premiers retours des infos données. Un des plus gros trucs que j’annonce, c’est Belhanda à Schalke. L’info était à 100% sûre. Premier commentaire que j’ai : « Non, il va à Turin ». Je me suis dis que je partais de loin … Ces derniers mois, j’ai pas mal d’agents ou de joueurs avec qui je discute. Contrairement à ce qu’on pense, ils apprécient la démarche d’aller vers eux, de dire « j’ai telle info, si tu ne me dis rien je la sors, si tu me dis ok mais je ne la sors pas, on en parle, si tu me dis que c’est faux je te fais confiance ». Et derrière la plupart me répondent. Je ne suis pas dupe, je sais que la sortie d’infos fait avancer des dossiers. Avec le temps, je sais reconnaître quand c’est du fake ou quand c’est véridique.

Il y a eu un boom cet été, le mercato passionne les foules. Est ce que tu as l’effet pervers de tout ça, et est ce qu’on doute de tout ce que tu dis ?

Des gens qui disent tout et n’importe quoi, il y en a beaucoup. On peut ne pas m’aimer, mais personne ne peut dire que je ne suis pas crédible. Cet été, un particulier de Monaco a essayé de me vendre une info. Vu qu’il « m’aimait bien » pour 300 euros j’avais une info sûre. J’ai refusé et j’ai appris par la suite que son info était complètement bidon … Sur ce game là, il y a des professionnels de l’erreur. Il faut être honnête, on a une marge d’erreur, il faut l’accepter. Mais ce qui compte, c’est le pourcentage. Je ne peux pas empêcher les gens de parler. Depuis mon canapé, 35 000 personnes me suivent. Mon nom veut dire quelque chose dans le mercato. Je ne peux pas échapper au mec qui critique tout, qui est convaincu que je suis un imposteur. On me dit que je n’ai jamais d’infos sur les gros clubs, c’est faux. Benatia du Bayern à la Juve, niveau gros club, ça va …

Est ce qu’à partir d’un certain moment, on peut dire aveuglément tout et n’importe quoi pour la visibilité ?

Evidemment, certains ne font que ça. Un journaliste pensait pouvoir annoncer que City allait signer Messi. C’est très facile de faire du buzz. Le temps qu’une rumeur ne se fasse pas, tu as vite gagné entre 5 000 et 6 000 followers …

Et ceux qui sortent des merguez sous couvert de médias crédibles ? Comment toi tu fais pour garder une ligne directrice honnête ?

J’avais Debuchy à Bordeaux il y a deux ans, par un mec très bien informé. Le temps que je recoupe, l’info sort et s’avère vraie. Si je sors tout ce qu’on m’envoie, sans vérifier, je sortirais deux ou trois fois plus d’infos, mais mon taux d’erreur exploserait.

Tu recoupes tout le temps les infos ?

Pas toujours, j’ai une confiance certaine en quelques personnes. Quand c’est un joueur ami qui me le dit directement, j’ai aussi tendance à le croire (rires). A partir du moment où j’ai deux, trois personnes qui me disent la même chose, c’est que c’est confirmé. Subotic à Sainté, je l’ai rapidement mais j’y crois pas trop. Je demande à mon contact de Sainté qui me confirme que c’est chaud. C’est comme ça que j’ai pu le sortir.

Tu as déjà reçu des menaces ou des gens qui te demandent de te taire ?

Jamais de menaces non. Je sais que certains clubs se sont renseignés sur qui j’étais. L’OM s’est renseigné sur moi ! J’avais sorti deux infos sur le club cet été et ils se sont renseignés pour savoir d’où je venais. Ça m’a amusé.

Tu es dans le monde des médias avec un regard différent. Tu fais partie de ceux qui pensent qu’on ne parle pas assez du terrain, qu’on creuse trop le buzz ?

Sur le recul que j’ai, c’est exactement ça. L’idée, ce n’est pas de parler de foot, c’est de faire de l’audience, et de faire parler. Pierre Menes, je suis convaincu qu’il peut parler foot. Mais il n’en parle quasiment jamais car il n’est pas payé pour ça. Je l’ai suivi au début, son blog, ses interviews, ça m’a donné envie. Il analysait tactiquement les matchs… Aujourd’hui, il est dans une posture, c’est dommage, c’est le degré zéro de l’analyse mais ça marche. Quand tu me parles de consultants, Beye et Carrière m’apprennent des choses. Riolo, tu peux tout lui reprocher mais il a une vision du foot. Par contre, c’est quand la dernière fois que Stéphane Pauwels t’a appris quelque chose ? Je suis capable de te donner 50 merguez qu’il a sorti, avec une arrogance … Quand Didier Roustan te parle de foot, tu te dis « ah oui, bien vu … » pour moi, c’est ça un consultant.

Aujourd’hui, il y a des émissions tout le temps, partout. La quantité a tué la qualité ?

Oui et non car ce sont souvent les mêmes voix que tu entends partout. Nabil Djellit, tu l’entends sur Europe 1, tu le lis sur France Foot et tu le regardes sur l’Equipe du Soir. Son avis circule. Stéphane Pauwels pareil. Le problème c’est le nombre de voix. Mais je ne suis pas sûr que l’idée des émissions qui débattent du foot soit de parler foot au sens pointu et tactique. L’idée, c’est de faire de l’audience, de s’adresser au plus grand nombre.

Quitte à désarçonner les amoureux de ce sport ?

Pourquoi l’After existe depuis tant d’années et a une telle audience ? Parce qu’ils parlent de foot. Tu peux ne pas être d’accord avec certains avis, que certains n’ont pas un niveau suffisant pour participer, mais ils parlent de foot, et c’est très bien. Ils ne sont pas toujours dans la polémique. C’est pour ça que ça marche.

Du coup, on en fait trop de certains chroniqueurs ? Il faut moins de caricatures ? Dugarry à ses débuts, il était très apprécié. Aujourd’hui il semble l’être moins …

Duga’, tous les jours on lui demande son avis sur des sujets brûlants. Tu demandes à n’importe qui de parler des sujets brûlants tous les jours, deux heures par jour, il va dire des conneries. C’est obligé. Après, il est parfois dans l’excès mais sûrement car on lui demande de l’être. On va tourner en boucle toutes les choses où il dit des conneries mais on ne parle pas de toutes les fois où il a raison. Quand il a parlé du PSG, c’est l’un des premiers avec Daniel Riolo à parler de problème d’institution, de dire que dans un autre grand club, Cavani et Pastore ne seraient pas arrivés en retard. Sur le coup, il s’est fait tailler mais au final il a raison. Je n’en veux pas aux gens qui se trompent. Pour ça que Daniel Riolo, malgré son ton, tu es obligé de lui reconnaître une compétence. Après, quand tu discutes avec des supporters, certains n’y comprennent pas grand chose, ne s’intéressent pas aux notions tactiques …

Les réseaux sociaux sont-ils en train de tuer les médias foot et la façon dont la nouvelle génération appréhende ce sport ?

Les réseaux sociaux te donnent une exagération sur certaines choses. Exemple : tu as énormément d’anti Génésio. Je ne suis pas sûr qu’il y ait le même pourcentage chez l’ensemble des supporters de l’OL. Les réseaux sociaux donnent la parole à tout le monde, c’est super, mais ça a ses limites. Parce que tu donnes la parole à TOUT LE MONDE, y compris ceux qui disent de grosses conneries. Quand tu as beaucoup de followers, ça peut être extrêmement violent. Moi je ne suis pas très clivant et pourtant ça me fatigue … Je suis parfois au milieu de conversations avec Jean-Michel Aulas ou Pierre Menes, c’est d’une violence inouïe. C’est un défouloir.

Absolument tout est commenté. On débat de l’avis de procureur sur des décisions de justice. C’est comme de dire « je ne suis pas dans le groupe, je ne vois pas les entraînements, mais tel coach aurait du faire jouer tel joueur ». C’est peut-être ridicule mais quand on m’insulte, ça me touche. Moi je n’insulte personne. Donc, la réciproque doit s’appliquer. Concernant les joueurs, la plupart sont sur les réseaux pour leur propre communication, ils ne répondent pas aux gens. Ou un CM le fait pour eux. 98% des gens sont sympas et bienveillants, ça échange, c’est constructif. Et le reste t’insulte. C’est très possible qu’à terme, j’arrête de répondre et de débattre avec les gens.

Tu peux comprendre la communication aseptisée des joueurs du coup ?

Bien sûr. Si j’étais joueur de foot, je ne serais pas sur Twitter. Parce que tu te fais insulter, ce n’est que conflit. On est dans une ère où tout ce que tu dis est analysé et peut faire du buzz … Tu fais ta communication, mais tu ne parles pas aux gens. Ça se limite à « Victoire importante, merci aux supporters » ou « Match ce soir. On va tout donner ». Il y a quelques semaines, j’étais en Turquie, j’ai voulu faire une surprise à tout le monde, je prévois un live question/réponse avec Younes Belhanda. Je donne un accès direct à Younes, c’est pas tous les jours. Sur les 10 premières questions, 8 ou 9 étaient haineuses ou provocantes par rapport à sa nationalité, sa religion … Donc tu te désespères et tu ne le fais plus.

Retrouvez Manu sur Twitter pour les derrières nouvelles du front !

 

Je mène un combat vain contre le corporatisme et les magouilles dans le football français

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