Ce soir, les Girondins reçoivent les Olympiens dans ce qui est une affiche emblématique de notre championnat de France. Un match particulier où les Bordelais ne voudront absolument pas perdre et où les Marseillais tenteront de briser la malédiction. Et pour cause, depuis le 1er octobre 1977, l’OM repart de Lescure (avant de devenir Chaban-Delmas), puis du Matmut-Atlantique (René Gallice pour les intimes Marine et Blanc) presque bredouille. Un vrai classique, parfois méconnu ou sous-estimé par la plupart des suiveurs de la Ligue 1, apparu pourtant bien avant le désormais célèbre PSG-OM. Retour sur une rivalité historique qui, malgré certaines rumeurs, continue de déchaîner les passions.

Une rivalité incarnée par deux présidents

Bordeaux-Marseille. Près de 650 km séparent deux villes, l’une dans le Sud-Ouest, l’autre dans le Sud-Est, que quasi-tout oppose : « Ce sont deux cultures, deux styles de vie, deux mentalités, deux accents, deux économies, deux fiertés », dixit Phil, un Bordelais.

La rivalité entre les deux clubs remonte à 1943 et avait atteint son paroxysme dans les années 80, lorsque l’OM fête son grand retour dans l’élite. Les deux formations se disputent alors les premiers rôles dans toutes les compétitions. Au fil des saisons, cette lutte ne cessera de grandir, alimentée par un bras de fer entre deux hommes, deux très fortes personnalités, deux présidents qui entretiennent des relations tumultueuses : Claude Bez chez les Girondins, et Bernard Tapie à l’OM.

À travers les provocations ou encore les menaces qu’ils s’échangeaient, ces deux figures, certainement parmi les plus charismatiques et les plus controversées de l’histoire du football hexagonal, se sont chargées de donner à cette rencontre une atmosphère électrique. L’épisode qui est sans aucun doute resté dans les annales est celui du 15 avril 1990, quand Claude Bez est arrivé au Vélodrome au volant de sa Cadillac bleue marine immatriculée 11 GB 33 et a traversé toute la tribune Jean Bouin.

Outre cette guerre d’égo et ces scènes qui ont marqué les esprits de tous, la concurrence sportive entre les deux clubs se manifeste durablement durant cette décennie avec deux années charnières. En 1987, les Girondins sont champions devant les Marseillais et inversement en 1990, les Marseillais sont sacrés devant les Girondins.

Les années 1990 et 2000 : du plomb dans l’aile

Phocéens et Aquitains connaissent un destin commun au début des années 90 : une relégation en deuxième division. Les Girondins sont rétrogradés en 1991 en raison d’un déficit de 300 millions de francs (environ 45 millions d’euros). Si l’OM remporte la Ligue des Champions en 1993, l’affaire de corruption « VA-OM » en 1994 sonnera le glas de leur domination. Les deux clubs parviendront à remonter en Ligue 1 rapidement. La rivalité, quant à elle, renaîtra lors du mano à mano entre les deux équipes pour le titre de la saison 1998-1999, finalement remporté par les Marine et Blanc. Le sort du championnat s’était d’ailleurs grandement décidé lors d’un Bordeaux-OM de feu (4-1).

Néanmoins, l’affaiblissement des deux clubs à partir des années 2000 fait reculer l’intensité de cette rivalité. Chacun se fera des sueurs froides en frôlant la relégation : en 2000 et 2001 pour l’OM, puis en 2005 pour Bordeaux. Ironie du sort, c’est d’ailleurs contre l’OM (3-3) que les Girondins obtiennent le point du maintien cette année-là. Ils se retrouvent encore à la lutte pour le titre à la fin des années 2000. Bordeaux remporte le titre en 2009, devançant l’OM à l’issue de la dernière journée. L’année suivante, les Marseillais remportent la Coupe de la Ligue face à Bordeaux sur le score de 3-1 et finissent, par la même occasion, champions de Ligue 1.

Une rivalité qui s’estompe avec le temps ?

C’est une évidence, à l’heure actuelle, les ennemis des Olympiens sont Lyon et Paris, mais que reste-t-il de leur opposition avec les Bordelais ? Malgré des performances sportives décevantes et les passages de témoins effectués par les différents présidents, la rivalité perdure. Le « Je t’aime moi non plus », entre Marseillais et Bordelais, qui ont vu une soixantaine de joueurs évoluer chez l’un comme chez l’autre, est dans toutes les bouches. « Je trouve étrange que la rivalité avec le PSG ait pris une telle force : pour moi elle a été fabriquée et ne s’appuie que sur 2 saisons (93-94), là où historiquement et sportivement, Bordeaux et l’OM ont vécu de vrais combats pour le titre sur trois décennies différentes à de multiples reprises. La rivalité des supporters bordelais envers l’OM et plus fortement ressentie que celle des Marseillais envers Bordeaux. Si tu demandes à un Bordelais quelle équipe il déteste, il va te dire L’OM. Alors qu’un Marseillais va te dire Paris. », analyse Rémi, supporter bordelais né en 1977, année de la dernière victoire marseillaise en terre girondine.

« Cette rivalité existait bien avant que celle avec le PSG ne se développe donc pour beaucoup d’anciens, Bordeaux est le « vrai » rival de l’OM au même titre que l’ASSE. Il y a beaucoup de belles comptines envers ces deux groupes ultras amis (Ultramarines et Magic Fan). En somme, il y en a même plus que pour les Parisiens. Le fait que les deux clubs soient parmi les plus grands et prestigieux de France joue énormément. Les deux doivent leur histoire à de grands personnages et de grands joueurs. Donc sur le plan sportif, la rivalité est toute trouvée. Elle a ensuite suivi en tribunes, et même si elle se fait « vieille », elle reste bien intacte. Le PSG maintenant est intouchable à part sur un exploit, ce n’est plus la même dimension », constate quant à lui, Théo, supporter marseillais et étudiant à Bordeaux.

Chez les Bordelais, cette haine envers les Marseillais se transmet de génération en génération comme en témoignent Julie : « Mes parents ne sont pas très foot, c’est mon parrain qui s’est chargé de mon éducation de supportrice. Bordeaux-OM était l’un de mes tout premiers matchs, et c’est lui qui m’a inculqué ce désamour vis-à-vis de ce club » ou encore Elise : « Quand on supporte Bordeaux, la première chose que l’on apprend, c’est que perdre contre Marseille à la maison est interdit. Leur faire obstacle depuis plus de 40 ans est sans doute la dernière chose qui nous reste depuis quelques années malheureusement. »

Pour les supporters, ne pas perdre contre l’OM à Bordeaux est l’un des tout premiers messages que l’on adresse aux nouveaux joueurs : gage de respect de l’institution et de l’une de ses plus fières traditions. Alou Diarra, passé par les deux clubs, s’était d’ailleurs exprimé à ce sujet dans nos colonnes :  « Il y avait une rivalité, mais plutôt du côté girondin. À Marseille, j’ai moins ressenti cette rivalité avec les supporters bordelais. Par contre, à Bordeaux, Marseille était un club contre lequel il ne fallait pas perdre. Les supporters nous l’ont fait comprendre. Je pense que ce choix n’a pas été évident parce que j’ai souvent vécu ce derby en étant du côté des Girondins de Bordeaux. »

Une invincibilité bordelaise : symbole d’une confrontation

Cette série sans victoire marseillaise qui dure depuis 41 ans est aujourd’hui l’empreinte la plus visible, la trace la plus marquante, de ce qu’il reste de la rivalité virulente des années 80. Dans les têtes bordelaises, la réception de l’OM est le rendez-vous de la saison à ne pas manquer. « Pour moi, le match à la maison contre l’OM est le match le plus important de l’année. Quand le calendrier est dévoilé, je regarde quel week-end tombe ce match. Ce sont nos ennemis de toujours, même si certains jeunes marseillais ont tendance à oublier la rivalité et la remplacer par celle avec le PSG. Il y a une ambiance si particulière, une tension et une atmosphère différentes d’une simple rencontre. Je vivrai comme un affront et une énorme déception le jour où nous perdrons à domicile », confie Augustin. Un sentiment partagé par Etienne : « Même si objectivement, on sait que les Marseillais nous calculent peu et nous voient comme un rival de seconde zone, c’est vraiment le premier match que je coche quand le calendrier sort. Je suis extrêmement stressé depuis quelques jours, enfin surtout depuis l’aller au Vélodrome. Je vois bien que Marseille, bien qu’ayant des hauts et des bas cette saison, est meilleur que nous sur le papier. Mais il m’est inconcevable de perdre ce match. »

Quand on sait que l’histoire se répète sans arrêt, serait-ce un sujet tabou du côté de la Commanderie ? « Je vis très mal ce match car c’est toujours des mauvais souvenirs qui refont surface. J’ai toujours la haine envers ce club pour toutes les joies dont il m’a privé. Cette année, je nous vois gagner là-bas car je nous trouve plus forts qu’eux. », confie Morgan, un abonné d’un groupe ultra du Vélodrome. Marwen quant à lui n’hésite pas à employer le terme de prophétie : « Je pense que cette série renforce la rivalité. La deuxième série d’invincibilité la plus longue c’est l’OM contre l’ASSE et en sachant l’amitié entre les ultras Stéphanois et Bordelais, c’est assez ironique. Je crois que la malédiction est devenue une sorte de prophétie autoréalisatrice assez chiante dans la mesure où elle s’autoalimente. J’ai l’impression qu’on a vraiment peur de gagner là-bas et qu’on se dit qu’on n’y arrivera jamais. Sur les 10 ou 15 dernières années, on doit gagner au moins 5 fois mais on n’y arrive pas alors que contre n’importe quel autre adversaire, tu fais ce match, tu gagnes. » Pourtant, qui connait même de loin, la philosophie marseillaise sait que le mot « résignation » ne fait pas partie du dictionnaire local.

Les deux clubs s’affrontent désormais dans ce que l’on peut surnommer « l’Américano » puisque tous deux dirigés par des Américains : Franck McCourt et Joe DaGrosa. Mais la programmation de ce match un vendredi soir, au lieu du traditionnel dimanche soir (PSG-Strasbourg), montre à quel point ce « classique » a perdu de sa valeur aux yeux de beaucoup, à commencer par la LFP. Si seulement 32 000 spectateurs sont attendus, c’est le prix des places qui est pointé du doigt par la majorité. Oui, il serait logique de penser que cette confrontation a perdu de son intérêt pour des raisons sportives, mais il serait absurde de croire qu’elle ne représente plus rien, même pour les Marseillais. La preuve : la saison dernière, les supporters des deux camps avaient envahi la pelouse après la rencontre. Qu’en adviendra-t-il ce soir ?

Un grand merci à tous pour vos témoignages.

Photo crédits :
ANNE-CHRISTINE POUJOULAT / AFP

À la recherche des vrais numéro 10 qui ont fait vaciller mon cœur, malheureusement en voie de disparition dans ce monde étrange qu'est le football moderne.