[CAN 2019] Madagascar : le fabuleux destin des Barea

Depuis son entrée en lice, le petit poucet insulaire fait souffler un vent de fraîcheur sur la CAN. Des performances convaincantes encouragées par un peuple qui connaît ses premiers frissons footballistiques, un groupe soudé dans les vestiaires et sur le terrain… Le pari du sélectionneur français Nicolas Dupuis est déjà gagné.

Dans les rues d’Antananarivo, la capitale de Madagascar, les célébrations semblent infinies. Au lendemain de la fête nationale, les Malgaches ont prolongé les cortèges festifs de 24h dans les rues du centre-ville. La nation célébrait son indépendance, elle a aussi fêté son équipe nationale, vainqueur historique des Hirondelles du Burundi (1-0). Du jamais vu !

Jamais les Barea, surnom de la sélection malgache en référence au zébu animal symbole du pays, n’avaient disputé la Coupe d’Afrique des Nations. L’euphorie a donc gagné les grandes villes du pays lorsque les Verts ont décroché leur première victoire après un combat acharné. Il aura fallu attendre la 76ème minute et un coup franc chirurgical du milieu du SC Charleroi, Marco Ilaimaharitra, pour faire vaciller le pays.

Avec un nul encourageant obtenu contre la Guinée de Naby Keita (2-2), Madagascar est tout proche d’une qualification pour les huitièmes que personne n’osait imaginer. Pour décrocher ce Graal, il suffira d’une victoire ou d’un nul contre le Nigeria, double vainqueur de la Guinée et du Burundi. En cas de défaite malgache et d’une victoire combinée des Guinéens, les Barea auront malgré tout de grandes chances de s’en sortir en se classant meilleur troisième.

Les métamorphoses du magicien vazaha

Le destin de Madagascar est d’autant plus remarquable que la sélection insulaire s’avançait en Egypte dans l’inconnu. Inexpérimentée au plus haut niveau africain, la Grande île en a fait du chemin depuis mars 2016, date à laquelle Nicolas Dupuis, alors entraîneur de la modeste équipe d’Yzeure, a repris en main un groupe fracturé. Un challenge trépidant autant qu’une aventure humaine pour l’Auvergnat qui fixe d’emblée l’objectif CAN 2019 à la fédération.

Pour y parvenir, le « Vazaha » (étranger en malgache) qui n’a connu qu’une expérience en National mène plusieurs combats de front dont celui symbolique de mettre fin aux quotas parmi les sélectionnés. « On ne faisait pas jouer les meilleurs. Un comité de présidents de clubs choisissait les joueurs et on n’avait droit qu’à cinq expats. L’équipe nationale n’en était vraiment pas une.» justifie-t-il dans un entretien à Libération.

Démarrent alors des dizaines de tractations avec plusieurs binationaux. Dupuis attire dans ses filets le défenseur de Reims Thomas Fontaine, sélectionné chez les Bleus avec les U20 ou encore Romain Métanire, lui aussi rémois en début de saison avant de partir briller en MLS avec la franchise de Minnesota.

Insatiable, le « divin chauve » comme le surnomment les journalistes locaux fait de l’œil aux Réunionnais Ronny Rodelin (Guingamp), Ludovic Ajorque (Strasbourg) et Zacharie Boucher (Angers), sans succès. C’est avec Jérémy Morel qu’il réalise son plus gros coup. L’expérimenté défenseur de l’OL passé par l’OM et Lorient rejoint la maison barea, une décision surprenante rendue possible par la naissance en terres malgaches de son père.

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Face à l’immobilisme de la fédération et au manque de moyens, Dupuis n’hésite pas non plus à taper du poing sur la table pour obtenir de meilleures conditions de rassemblement. Il met fin par exemple aux escales lors des déplacements, remplace les équipements vétustes et les installations précaires.

« Si je m’arrête à mon rôle d’entraîneur, on n’avancera pas. Moi tout seul, je ne peux pas tout faire. Il y a aussi les joueurs qui sont à fond derrière moi. » explique-t-il dans un entretien au Dauphiné Libéré.

Avec le capitaine Faneva Andriatsima (Clermont), le courant passe particulièrement bien. Pour financer leur rêve de CAN, les deux hommes n’hésitent pas à se retrousser les manches loin des vestiaires et des terrains. Ils organisent par exemple la vente de quelques 900 maillots, de quoi lever 11 000 euros nécessaires à la préparation de la sélection.

Sur les terrains des qualifications, les résultats de ce travail de l’ombre se font rapidement sentir. Madagascar l’emporte au Soudan (1-3) puis tient en échec le favori du groupe, le Sénégal (2-2). Face aux Equato-Guinéens, durant la 3ème et la 4ème journée, deux victoires permettent de valider définitivement le ticket pour la CAN. L’euphorie est totale : en un an et demi Dupuis a rempli son contrat avec des moyens ultra limités. Les Barea ont un nom, et plus que des résultats, c’est un style de jeu que l’équipe s’est donnée : propre et disciplinée défensivement, opportuniste à l’avant : l’alchimie parfaite pour un groupe sans star mais pas sans qualités.

Capital sympathie

La force de Madagascar c’est aussi son état d’esprit irréprochable construit autour de sa diversité. Parmi les 23 Malgaches, des joueurs de tous les horizons : cinq jouent dans l’Océan Indien (trois à la Réunion, deux à « Mada »), dix évoluent dans l’Hexagone, et les huit autres foulent les pelouses de quatre continents différents (Afrique, Asie, Amérique du Nord, Europe).

Avant la CAN, certains n’avaient jamais mis les pieds à Madagascar alors que d’autres y sont nés et y ont presque toujours vécu. Il a donc fallu cimenter l’équipe autour de valeurs communes.

« On est œcuméniques, on se recueille tous ensemble : chrétiens, musulmans, évangélistes, affirme Andriatsima. On prie un seul Dieu, c’est comme ça depuis 150 ans. On fait tout ensemble, on ne va pas changer la tradition.»

Une tradition qui passe aussi par la chanson. Dans les vestiaires ou dans le camp de base d’Alexandrie, les chants des Barea rythment le quotidien d’un groupe qui s’est attiré la sympathie des supporters et des journalistes de tout le continent.

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Comme une bande de copains, Madagascar veut continuer à jouer les troubles fêtes en Égypte. Derrière ses 23 joueurs et son entraîneur charismatique, le peuple malgache s’éveille aux grandes compétitions nationales. L’histoire est déjà belle, reste à la sublimer avec un rendez vous décisif contre le Nigeria.

Madagascar – Nigeria, à suivre dimanche 30 juin sur beIn Sport à partir de 18h.

Colomban JAOSIDY

Photo credits : Giuseppe CACACE / AFP

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