[Entretien] Thibaud Leplat, penser, connaitre et aimer le football (1/3)

Thibaud Leplat est un professeur de philosophie, écrivain et ancien journaliste sportif (il a notamment travaillé pour So Foot, El País ou Eurosport). Nous lui avons proposé un entretien à l’occasion de la sortie de son essai “La Magie du football, pour une philosophie du beau jeu ». Cet essai lui permet d’inscrire ses précédents travaux sur le football dans une pensée qui cherche à se défaire de la dictature du résultat pour remettre le jeu au centre des débats. Ce qui devait être un entretien sur son livre s’est très vite transformé en un riche et passionnant échange dans lequel on parle de jeu, d’Histoire, d’amour et de liberté. Il est rare de pouvoir échanger avec quelqu’un qui pense le football aussi précisément et intensément, alors on écoute. Du fait de sa longueur, cet entretien sera divisé en trois parties. En voici la première.

U10 : Qu’est-ce qui t’a poussé à écrire ce livre ? Est-ce qu’il y a un élément déclencheur en particulier ou le fruit d’une réflexion plus longue ?

Thibaud Leplat : C’est les deux. D’abord, c’est une interrogation profonde que je mène depuis 10 ans au moins sur le sens de cette chose qu’on appelle le football, question que j’ai traitée par le biais des entraîneurs (« Le cas Mourinho », 2013 chez Hugo Sport et « Guardiola, éloge du style » en 2015 chez le même éditeur), par le biais des clubs (Real Madrid, Barça, Paris-Saint-Germain, « Ici c’est Paris », Solar, 2015), sur les sélections (« Les Bleus c’est nous », paru chez Solar en 2016), et aussi sur l’histoire du jeu avec « Football à la française » (Solar, 2016). « La Magie du football » est une sorte de conclusion partielle à mes recherches sur le football. Sur un temps plus court, en plus de cela, il y avait selon moi une urgence à redonner du sens à cette chose qui semble en perdre complètement, à savoir le rapport au sport comme spectacle désintéressé, et non comme spectacle monétaire ou économique. Je voulais toucher l’essence du sport moderne, à savoir l’humanisme sportif qui lui a donné le jour. Enfin, l’événement déclencheur le plus immédiat qui aura nourri ce livre a été la dernière Coupe du Monde.

U10 : J’allais justement y venir. Le livre commence par un postulat fort, où tu expliques que tu as éteint ta télé au moment où la France a gagné la finale face à la Croatie, car pour toi elle a été tout au long du tournoi, voire au-delà, contraire à ce que doit être le football.

TL : J’ai conscience du côté provocateur de l’idée. Mais cette provocation sert aussi à susciter la réflexion et rendre compte de cette sensation étrange : soit je sombre dans le chauvinisme absolu et renonce dans le même temps aux principes qui m’ont intéressés dans le football depuis dix ans voire plus – à savoir l’humanisme, les idées, le sens, la beauté etc. – soit je reste fidèle à une certaine ligne de sens et auquel cas je ne peux que constater l’étrange unanimité qui règne dans la quasi-totalité du panorama médiatique et littéraire sur une équipe qui a renoncé à tous ces principes-là. Que faire quand on est face à une contradiction, entre d’un côté une appartenance qui nous dépasse qui est celle de la nationalité et de la culture, et de l’autre le fait de grandir, de mûrir, de réfléchir sur le football, de choisir un certain nombre d’écoles, de styles, de manières de penser ? L’amateur de football n’est-il pas toujours pris dans cette contradiction ? À cela s’ajoute l’âge. Plus on voit des matchs, plus on devient expert et plus on est séparé entre deux personnages, d’un côté le supporter qui ne réfléchit pas trop et qui a besoin de vibrer, et de l’autre l’expert qui réfléchit et qui n’arrive plus a vibrer. J‘avais beaucoup travaillé sur l’histoire de l’équipe de France et l’histoire du jeu en France et je voulais mettre en perspective ce travail. Donc le point de départ a été de se dire que la Coupe du Monde a été, pour moi et au regard du jeu, une déception, voire une vraie angoisse : comment faire pour vivre dans un monde où Didier Deschamps est double champion du Monde ?

U10 : Tu as choisi Hatem Ben Arfa pour écrire la préface de ton livre. Pourquoi lui et comment s’est faite cette collaboration ?

TL : Je ne voulais pas que mon livre soit préfacé par un intellectuel. Je voulais quelqu’un du monde du football qui soit capable de soutenir ce paradoxe du beau jeu. Qu’il puisse à la fois avoir des convictions sur le jeu et en même temps qu’il soit lucide sur sa position paradoxale. Et faisant une liste de nom, Hatem est arrivé en premier. C’est la personne qui matérialise le mieux les paradoxes du beau jeu : les attentes, la carrière étrange et en même temps une quête de sens permanente, car Hatem est quelqu’un qui cherche du sens. Je l’ai contacté comme ça. Il s’avère que Michel Ouazine, son agent, connaissait bien mes livres et ça s’est fait très naturellement. Lorsqu’on s’est rencontrés, c’était comme des retrouvailles. On était d’accord sur tout.

U10 : Dans sa préface il se concentre sur son rôle sur un terrain, celui de dribbleur, et c’est intéressant qu’il pointe du doigt celui qui sur le terrain a peut-être un des rôles les plus antithétiques de ce sport collectif, qui est celui de chercher la solution par lui-même. Il va déjà, consciemment ou non, un petit peu dans le sens de ce qui sera dit ensuite dans le livre…

TL : La seule consigne que je lui aie donnée a été qu’il écrive quelque chose sur son travail, sur ce qu’il aime dans le football. Lui c’était le dribble. C’est à l’image de ce que disait Jean-Marc Furlan récemment, que c’est « le sport collectif le plus individuel et le sport individuel le plus collectif ». C’est ce qui fait qu’il est si intéressant. Le football est une sorte d’allégorie de la place de l’individu dans une société. On peine à séparer l’individu de son contexte. L’individu est aussi construit par le contexte dans lequel il naît – c’est l’équipe pour le footballeur et la société à notre niveau. Vouloir séparer les deux, c’est presque un non-sens. De même, dire que le dribble n’est pas du football n’a aucun sens non plus. Non, le football c’est le dialogue entre les deux. Et ce qui intéresse Hatem c’est le dribble parce qu’il en fait un geste artistique. Il dit notamment une chose très intéressante : le dribbleur ce n’est pas celui qui ferme, c’est celui qui ouvre, celui qui rend possible le football, qui rend possible le décalage, qui rend possible le jeu. Le dribble n’a de sens que s’il est collectif, tu ne peux pas dribbler tout seul. Si tu as onze joueurs qui défendent sur toi tu ne pourras pas dribbler. Tu as besoin que les autres joueurs soient occupés par tes coéquipiers. C’est le problème rencontré par Hatem pendant toute sa carrière. C’est aussi la raison pour laquelle les choses ont bien fonctionné à Nice. L’équipe de Claude Puel avait compris cela. De même, c’est la différence entre le Messi du Barça et celui de l’Argentine. Si tu attends du dribbleur qu’il fasse tout tout seul, tu ne peux rien faire. Mais si tu entretiens une sorte de doute à son sujet, peut-être ne va-t-il pas dribbler, que les autres bougent de leur côté, là le travail du dribbleur devient plus intéressant. Il dépend des autres. Le mauvais dribbleur c’est celui qui reste isolé dans son coin. Saint-Maximin c’est l’exemple typique du mauvais dribbleur, même si c’est un bon joueur sur d’autres plans. C’est aussi Hatem dans beaucoup de ses matchs à Rennes, même si, à mon sens, ce n’est pas vraiment de sa faute : personne ne le suivait. Ses choix semblaient alors parfois prendre une forme plus chaotique.

U10 : Dans la première partie du livre tu prends le temps de citer et de répondre à diverses personnes, que ce soit des personnages politiques, journalistes, sociologues ou philosophes qui ont émis un avis négatif sur le football. On sent un renoncement de ta part à vouloir rallier ces personnes au football, comme s’il y avait quelque chose d’irréconciliable et d’irréparable là-dedans. On dirait que la passion de l’amoureux de football doit quasiment se faire à côté de et malgré cela.

TL : La méthode que j’ai suivie a été d’essayer de répondre d’abord à un livre que j’avais lu avant la coupe du monde, qui est « Peut-on encore aimer le football ? » de Robert Redeker (2018, Éditions du Rocher) et qui m’a un petit peu réveillé de mon sommeil footballistique. Je me suis dit qu’il fallait répondre, parce que ce n’était pas un mauvais livre mais simplement un livre qui se trompait d’objet. Pour commencer, il fallait être capable d’entendre les reproches, de ne pas tout rejeter d’un coup en disait simplement « ah ben non… », tâcher de ne surtout pas être dogmatique. Si on veut progresser et penser correctement, il faut écouter la contradiction, la prendre en compte et lui répondre. C’est ce que j’ai voulu faire dans le livre : d’abord écouter les reproches qui m’ont paru intéressants, en prendre acte et tâcher ensuite de les dépasser et d’amener la réflexion au-delà.

Mon point de départ a été la haine du football, qu’est-ce que la haine du football ? Elle a selon moi deux versants : il y a ceux qui n’aiment pas le football ouvertement, de l’extérieur, comme les hommes politiques, tous ceux qui interviennent régulièrement sans y connaître grand chose, mais il y a aussi la haine de l’intérieur, c’est-à-dire des gens qui font semblant de l’aimer. Cette position me paraît au moins aussi détestable que ceux qui le détestent ouvertement. La liste des opposants sélectionnés n’est pas exhaustives mais j’ai choisi les traits les plus marquants, comme Anne-Sophie Lapix, certains sociologues qui ont pignon sur rue et qui n’y connaissent pas grand chose en réalité, et quelques politiques comme Mélenchon.

U10 : A ton avis, pourquoi le football est-il à ce point stigmatisé pour ses travers alors qu’on peut retrouver les mêmes maux, les mêmes stigmates de nos sociétés, le même effet grossissant dans d’autres domaines comme le monde de la culture ou le « showbiz »?

TL : S‘il fallait comparer le football à quelque chose, ce serait au cinéma. Le football génère énormément de réactions de tous types. C’est vraiment le domaine de la passion, du sentiment, de l’irrationalité. Il génère des réflexions antagonistes, à la fois ultra enthousiastes à certains moments type coupe du monde, et en même temps ultra critiques du type des Football Leaks de Mediapart. Mais une chose est le football et une chose est l’industrie du football. Personne n’aime le football à cause de l’industrie. Les gens aiment d’abord le football parce qu’ils aiment le jeu. S’intéresser au football par le biais de l’industrie, c’est très rare… ou alors il faut être économiste, profession qui, par définition, ne s’intéresse pas véritablement au jeu, mais à tout ce qui se passe autour. Le problème c’est qu’on confond l’objet de réflexion, le jeu du football, avec ses conditions sociologiques d’émergence, c’est-à-dire le marché, les circonstances sociales etc. Le monde du football est soumis aux mêmes impératifs sociaux que le monde de l’entreprise, mais le football en tant que tel, en tant que jeu, est quelque chose dont on parle assez peu. On entend un peu parler de tactique mais du sens de ce que l’on est en train de faire, quasiment pas. Ou alors on en parle sous le prisme de la morale. Et encore une fois, la morale c’est pas du football. C’est de la morale. Exemple : il faut obéir à son coach, il faut être un bon coéquipier, il faut être collectif, il faut, il faut, etc. Ces impératifs sous-tendent les grands scandales du football récent, comme Knysna ou le salaire des joueurs. On suppose que le footballeur doit être exemplaire. Je ne vois pas pourquoi le football devrait être plus exemplaire qu’une autre discipline. En France on fait et fabrique beaucoup de morale à partir du football, et on s’intéresse très peu à ce jeu-là et au sens qu’il a pour nous, alors qu’il y a une tradition journalistique, intellectuelle, philosophique très riche de réflexion sur le jeu. On lui a un peu tourné le dos aujourd’hui. On sent qu’aujourd’hui certains écrivent en réaction à tout cela et tentent d’écrire pour ceux qui aiment ce jeu. Et c’est pour ces gens-là que j’ai voulu écrire. Les maîtres mots du football c’est aimer et connaître. Tu ne peux pas connaître le football si tu ne l’aimes pas. Il y a, avant toute chose, un consentement à accorder à ce jeu, tu dois d’abord consentir qu’il va y avoir un match, il faut jouer le jeu. Sinon le football reste – comme pour ceux qui ne l’aiment pas – « des mecs qui courent derrière un ballon » et dans ce cas, il n’a effectivement pas grand intérêt. Mais le football en soi n’existe pas. Ce n’est pas une chose. Il exige d’abord un consentement à ce qu’on est en train de voir. C’est la même chose pour l’art, le théâtre il faut consentir à être assis sur sa chaise à écouter des hommes et des femmes parler bizarrement. Voila pourquoi des hommes comme Mélenchon ou Redeker renoncent au football avant même d’en voir. Ils ne consentent pas du tout au spectacle qui leur est présenté. Et donc se mettent à parler d’autre chose, d’économie et d’argent essentiellement. Car Mélenchon ne parle jamais de football, il parle d’argent. Mon travail à moi consiste à remettre le débat en perspective, on peut en parler mais à certaines conditions. Et en cela pour moi le beau jeu est la condition sine qua none, entretenir un rapport esthétique au jeu pour pouvoir parler de football. Le reste n’a rien de spécifique à ce jeu.