Supporters – LFP : le torchon brûle dans les tribunes

Depuis le début de la reprise des championnats professionnels en France, le spectacle s’est parfois plus fait dans les tribunes que sur le terrain. Entre chants insultants (voire homophobes), banderoles provocantes et le retour des interdictions de déplacement, la tension est déjà plus que vive entre les ultras et la Ligue professionnelle de football. Et quand le dialogue est rompu, rien ne vaut l’octogone. Sauf qu’ici, le combat a déjà commencé, et il se joue dans les travées des stades français.

Une homophobie mise à l’agenda politique

La polémique s’était déjà amorcée en fin de saison dernière. En mars 2019, quelques jours après avoir assisté au Classique PSG-OM, la ministre des Sports, Roxana Maracineanu, s’insurgeait contre les « insanités » et « insultes » proférées par les supporters en tribunes. C’est également elle qui a osé pour la première fois associer les chants entendus à de l’homophobie. Jusqu’ici, si les chants en question étaient déjà pointés du doigt, ils restaient néanmoins tolérés dans une certaine mesure, justement parce qu’ils n’étaient pas encore considérés comme étant homophobes. Preuve en est, lorsque Taye Taiwo parlait déjà « d’enc**** » le PSG au soir de la victoire de l’OM en finale de la coupe de la Ligue 2011 au Stade de France, il n’avait pas été condamné pour des propos homophobes mais bien pour « avoir tenu des propos grossiers ».

Roxana Maracineanu

La ministre des Sports, Roxana Maracineanu. (source : femmeactuelle.fr)

Dans une tentative vaine de défendre son camp, la présidente de la LFP, Nathalie Boy de la Tour, répondait à Roxana Maracineanu en évoquant un « folklore » ; une façon d’assimiler presque les tribunes de football à une sorte de catharsis, là où des « propos pris hors contexte [qui ne sont] pas acceptables » le seraient dans une arène, en somme. Fort heureusement pour elle, Nathalie Boy de la Tour rétropédalait quelques jours plus tard et se montrait davantage ferme à l’égard des supporters incriminés. La prévention, anciennement privilégiée, semble désormais ne plus suffire. A la mi-mai, la LFP annonce un plan d’action, comprenant notamment des sanctions, pour « mettre fin à l’homophobie, qui n’a rien à faire dans les stades » selon les propres dires de sa présidente. En fin de saison, les clubs du GF38 et du RC Lens s’étaient déjà vu adresser des amendes pour des banderoles homophobes. Cela était encore resté confidentiel à l’époque, mais la sphère politique et médiatique allait de nouveau se saisir du sujet au début de la nouvelle saison.

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Une action contre-productive

L’homophobie dans les stades de football fait à nouveau irruption dans l’actualité nationale au soir du 16 août, à l’occasion du match de Ligue 2 Nancy-Le Mans. Pour la première fois en France, un arbitre – en l’occurrence Mehdi Mokthari, mis sous les projecteurs pour l’occasion – arrête temporairement un match pour des chants jugés homophobes à l’encontre de la Ligue. Le président de l’ASNL, qui craignait que son club soit étiqueté comme étant homophobe, allait vite être « rassuré » puisque d’autres interruptions allaient suivre dans les prochains jours : Brest-Reims le 24 août, Monaco-Nîmes le 25, Nice-Marseille le 28, Metz-PSG le 30…

Mehdi Mokthari

L’arbitre Mehdi Mokthari. (source : rmcsport.bfmtv.com)

Ces interruptions temporaires sont surtout symboliques, puisqu’elles ne débouchent (pour le moment) sur aucune condamnation sportive ferme – autre qu’une amende marginale ou un huis-clos partiel – ni judiciaire. C’est d’ailleurs pour cette raison que l’action de la Ligue et des arbitres a eu l’effet inverse en réalité : parce que celle-ci n’est pas assez contraignante. En effet, en ne concrétisant pas ces différents arrêts de match symboliques – si symboliques qu’ils ont été repris partout dans les médias – par une sanction ferme à la hauteur de ce symbole, la Ligue a été prise à son propre jeu. Ne se sachant pas véritablement inquiétés, les supporters ont depuis multiplié les chants et les banderoles hostiles à la Ligue, plus ou moins teintées d’homophobie. Et les simples interruptions temporaires des matches ne seront sûrement pas suffisantes pour endiguer le phénomène.

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L’incompréhension des supporters

Du point de vue des supporters, cette sanction symbolique a été perçue comme une entrave supplémentaire à leur liberté, dans un contexte qui était déjà tendu avec la Ligue. En ce sens, au-delà du caractère homophobe que revêtissent certains chants et banderoles, il faut également analyser ceux-ci comme une réponse directe à la Ligue quant à leur liberté de supporter, alors que des interdictions de déplacement ont encore été proclamées en début de saison. A travers toutes ces provocations, les supporters semblent défendre le folklore évoqué justement par Nathalie Boy de la Tour en mars dernier, et pour lequel elle avait été fustigée de toute part. D’un point de vue extérieur, la position des supporters leur sera donc difficile à tenir sur la longueur ; la sphère politique s’étant à nouveau invité dans le débat pour manifester sa désapprobation. Cette délégitimation politique fait d’ailleurs le lit de la Ligue et des autorités, en leur permettant d’apporter une justification supplémentaire à leurs actions.

Nathalie Boy De La Tour

La présidente de la LFP, Nathalie Boy De La Tour. (source : business-cool.com)

Là existe également un autre problème. A travers toutes leurs manifestations, on comprend bien que les ultras ont le sentiment d’être tous mis dans le même sac, sinon d’être stigmatisés, à travers l’image que leur donnent les médias et les politiques. La multiplication des arrêts de match a facilité le raccourci du point de vue de l’opinion publique. Bien entendu, il faut convenir que tous les ultras ne sont pas homophobes. Mais certains ne voient pas l’homophobie là où elle est pourtant bel et bien présente, en implorant là encore un folklore spécifique au stade ; folklore qui n’a pas lieu d’être puisque le stade étant un espace public, il est soumis comme tous les autres à des restrictions légales. Il semble donc nécessaire de passer par de la prévention et de la sensibilisation, comme cela a déjà été préconisées par la Ligue et les responsables politiques.

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Considérer que les chants entonnés et certaines banderoles déployées ne sont pas homophobes ne revient finalement qu’à déplacer le problème : celui de nier que l’homophobie est présente au sein du monde du football. Cela ne veut pas dire que le football et ses acteurs soient un cas à part, car l’homophobie est malheureusement visible ailleurs. Mais changement des mentalités oblige, le football doit lui aussi évoluer pour se conformer aux attentes de la société. Des choses qui ont pu être tolérées hier ne sont plus admissibles aujourd’hui, et ne peuvent plus être défendues au motif d’une quelconque tradition. En France, le simple fait qu’aucun joueur professionnel en activité n’ait fait son coming-out jusqu’à présent doit alerter le monde du football sur la situation.

Que va-t-il se passer maintenant ?

La situation se trouvant dans une impasse à la fin du mois d’août, la LFP et sa présidente ont profité de la trêve internationale pour se réunir aujourd’hui en compagnie de la « Ligue des associations de lutte contre l’homophobie, l’association nationale des supporters et quelques autres associations de supporters ». Une chose est sûre, il était temps de dialoguer. Rappelons au passage qu’en mai dernier, les supporters lensois avaient refusé d’aller à la rencontre du collectif anti-homophobie Rouge Direct, invité par la direction du club. Il reste à espérer que cette fois-ci, les supporters conviés soient plus enclins au dialogue et que des mesures concrètes sortent de cette réunion.

Par ailleurs, l’actualité centrée sur l’homophobie ne doit pas faire oublier qu’il existe d’autres problèmes dans les tribunes, au moins tout aussi importants. Le fait que les arbitres ayant procédé à des interruptions de matches aient été mis en lumière apparaît ironique alors qu’ils restent la première cible des insultes des supporters. De même, il ne faut pas non plus mettre de côté le racisme ou encore le sexisme, de plus en plus présent avec le développement du football féminin et la présence de femmes arbitres désormais dans les rencontres masculines.

Finalement, on commence à comprendre ce que le folklore évoqué par Nathalie Boy de la Tour recouvre. Seul, au milieu d’une foule, il apparaît très facile d’insulter un joueur ou un arbitre, comme de manière anonyme face à un écran. La séparation entre les tribunes et la pelouse invite les supporters à considérer les acteurs sur le terrain comme des pantins ou des robots, mais il ne faut jamais oublier qu’il s’agit surtout d’êtres humains. Parmi ceux qui scandent des chants insultants dans les tribunes, sûrement existe-t-il des personnes tout à fait inoffensives dans la « vrai vie ». Là est le fond du problème : lorsque les supporters insultants comprendront que la vie dans les tribunes fait aussi partie de la « vrai vie », la fameuse sensibilisation aura vraisemblablement accompli sa mission.

Crédit photo : FRANCK FIFE / AFP