Chaque année, le mercato est synonyme d’évènement déterminant pour le bon déroulement d’une saison. Durant globalement l’ensemble de l’été, les clubs français jouent un jeu de chaises musicales qui se complexifie à mesure que la partie s’ouvre à l’international et donc à de nouveaux participants. Problème : tout le monde ne joue pas sur la même musique, et celle-ci ne s’arrête donc pas au même moment pour tous.

Fin du XXe siècle : l’ouverture sur l’Europe

Fut un temps, voir un joueur quitter le championnat de France pour aller évoluer à l’étranger relevait de l’exception. De Kopa, premier à sauter le pas, à Platini, partis vers le Real Madrid et la Juventus, il n’y a pas eu une foule d’exemples similaires. La faute à des moyens totalement incomparables, des législations différentes et une économie différente ne permettant pas la même mobilité qu’aujourd’hui. C’est dans les années 90 que la bascule vers le football que nous connaissons s’opère.

En 1990, le Belge Jean-Marc Bosman, en fin de contrat au RFC Liège, s’engage avec Dunkerque, en 2e division française. Problème : son désormais ex-club réclame, comme il en a le droit à l’époque, une indemnisation financière. Eh oui, fin de contrat ou pas, tout mouvement se paie et rend impossible l’existence d’un cas Rabiot. De plus, le club français compte déjà trois joueurs étrangers dans ses rangs, soit le nombre maximum autorisé. Le cas est alors porté devant la justice européenne, qui reconnaît une infraction au traité de Rome et à la libre circulation des travailleurs au sein de l’Union Européenne. La Cour rend son verdict en 1995. Les clubs de l’UE ne sont plus soumis à quelque limite que ce soit concernant le nombre de joueurs européens sous contrat, et ne perçoivent plus le moindre sou sur une transaction concernant un joueur dont le contrat a expiré. La porte d’entrée sur notre époque.

Soudain, les joueurs circulent sur tout le continent. Et la rivalité entre clubs pour attirer les meilleurs éléments accessibles n’est plus nationale mais européenne. Par conséquent, en 1997, les ligues de football de l’UE accordent leurs violons pour que tous les clubs ne recrutent que sur deux périodes définies, dans un souci de tentative d’équilibrage des forces. Déjà habitués à faire leurs emplettes durant l’intersaison, les clubs peuvent marchander durant les vacances d’été, et, nouveauté pour la France, durant le mois de janvier.

Bien que les structures des différents pays ne disposent pas de la même puissance de feu financièrement parlant, c’est la même fenêtre de tir qui leur est imposée, facilitant ainsi la multiplication des échanges sur la période et créant l’effet domino que l’on connaît. Un club achète à un autre, qui réinvestit potentiellement en achetant un autre joueur, etc…

Le foot est à l’image du monde. Et comme en politique, entre la montée en grade de nouveaux protagonistes et le retour en arrière de certains, tout se dérègle.

XXIe siècle, une mondialisation en question

Cet été a vu l’Angleterre se désolidariser de l’Europe aussi bien via le Brexit que via son nouveau format de mercato. Souhaitant pouvoir démarrer leur championnat sans être englués dans des affaires de transferts jusqu’à fin août, les clubs de Premier League ont voté à l’unanimité en faveur de la fin du mercato à la veille du début de la compétition, soit le 8 août cette année. Une mesure à la morale indiscutable… si elle avait été prise de concert avec le reste de l’Europe. L’Italie a décidé d’emboîter le pas avant de se rendre compte que personne ne suivait dans l’immédiat, et s’est repositionnée sur la date du 2 septembre pour fermer son marché. S’ils avaient été au bout de leur idée, les transalpins se seraient retrouvés seuls alignés sur un marché sur lequel ils n’ont pas le moindre poids excepté une poignée de clubs.

Ce que vient de réaliser l’Angleterre sur les deux plans relève du protectionnisme le plus simple. Ses clubs vont continuer à faire leurs affaires comme avant, mais passé août, ils n’investiront plus sur le continent. Dommage pour le PSG qui n’aurait pas dit non à un gros billet de Manchester United pour Neymar. Libre à vous en revanche de tenter de leur arracher leurs meilleurs éléments à coups de chèques toujours plus imposants, le seul moyen de convaincre un club ne pouvant plus recruter. L’ascenseur à sens unique.

Le marché anglais se porte bien et ses membres disposent d’enveloppes sans commune mesure avec le commun du reste de l’Europe. La différence avec avant, c’est que leur argent n’arrivera que de façon restreinte (sur un mois de moins) dans les autres pays, dont les équipes ne profiteront pas pour réinvestir. A la différence de 1997 où l’on partait avec des inégalités mais où la croissance de l’un favorisait celle de l’autre.

L’Angleterre s’isole et ses clubs pourront toujours prendre ce qui est à prendre dans l’autre sens en août et forceront l’explosion des tarifs sur certains transferts. Comment réussir à amener Pogba ou Eriksen du côté de Madrid quand les négociations ont été rattrapées par les délais ? Eh bien en faisant sauter la banque et en atteignant des montants records à chaque fois.

A l’extrême opposé, on trouve les protagonistes symboles de la mondialisation du football. Les pôles à la force économique très forte comme la Chine et les pays du Golfe. Voici des exemples qui ne se cantonnent plus à un rôle d’accueil de joueurs en pré-retraite. Aussi, quand l’Angleterre ferme ses portes, c’est le principal marché auquel vendre ses joueurs à très forte valeur (et au salaire conséquent) qui n’est plus accessible. L’Orient devient alors une solution de choix, mais ces pays ne faisant par contre pas partie de l’UE, les dates d’ouverture et de clôture du marché sont encore différentes.

La Chine fait son intersaison sur janvier et février, et sa seconde fenêtre s’ouvre sur juillet uniquement. On se retrouve alors avec un nouveau déséquilibre. Cet été, le cas Bale a été un casse-tête pour le Real Madrid. Le club tenait son accord avec le Jiangsu Suning, mais le joueur a simplement eu à temporiser quelques jours jusqu’à la fin du mercato local. Cet hiver, le rapport s’inversera. Dans ce genre de cas, le joueur ne sera pas en position de force, mais plutôt le club qui aura un mois supplémentaire après la fin de son recrutement pour le vendre.

Il ne serait pas étonnant que ce genre de cas fleurisse un peu partout à l’avenir, le tout étant de trouver le juste fonctionnement pour éviter que tout ne parte de travers. Non, les clubs ne peuvent pas se permettre de parier sur des mercati à deux vitesses sans garantie de s’y retrouver au bout. L’un des meilleurs exemples cette saison est celui de la Juventus. Le club a beaucoup recruté, mais se retrouve avec un effectif trop nombreux. Le club n’a pas réussi à négocier à temps le départ de Dybala, Matuidi ou Khedira vers l’Angleterre, et Mario Mandzukic a volontairement laissé filer l’opportunité chinoise.

Un club dans une situation de surcharge similaire pourrait potentiellement attendre l’hiver pour forcer des départs en Angleterre et en Chine avant de profiter des nouvelles règles de l’UEFA permettant d’ajouter de nouveaux joueurs sur les listes de Champions League et d’Europa League pour se refaire la cerise. Le mercato hivernal perdrait alors tout son sens de ‘séance d’ajustement’ et serait la porte ouverte sur de sérieuses dérives en termes d’équité sportive. La libéralisation à outrance telle que l’on craignait qu’elle arrive au moment de la réforme de 1997.

C’est pourquoi il sera impératif de mettre les différents acteurs, toujours plus nombreux, au même diapason comme il y a 22 ans, mais cette fois à l’échelle mondiale et avec les difficultés que ça implique. Sans quoi le foot ne pourra d’ici pas si longtemps plus perdurer qu’à travers des ligues repliées sur elles-mêmes à défaut de savoir s’appuyer les unes sur les autres dans un certain équilibre.

Crédit photo : HECTOR RETAMAL / AFP