Diego Simeone et le cholisme : le triomphe (2/3)

Il est l’un des plus grands entraîneurs du 21e siècle. Il énerve autant qu’il fascine, insufflant âme et vie à son Atlético de Madrid depuis 2011. Diego Simeone a construit un empire chez les Colchoneros à travers le « cholisme ». Décryptage de cette philosophie en trois temps : genèse, triomphe et déclin. Aujourd’hui, les réussites d’El Cholo.

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Mai 2012. En quelques mois, El Cholo réussit le tour de force de relever l’Atlético en championnat. Les Rojiblancos atteignent la 5e place de Liga et, surtout, remportent la Ligue Europa contre leurs compatriotes de l’Athletic Bilbao (3-0).

Ces succès, Simeone les glane de façon fine et pragmatique, en commençant à imposer des principes forts mais sans chambouler totalement ni l’équipe, ni la tactique de son prédécesseur, Gregorio Manzano. Ses premiers succès et l’aune d’une nouvelle ère permettent au Cholo de démarrer son véritable projet au sein de la maison rojiblanca. Celui d’initier la révolution qu’il souhaite mener chez les matelassiers. Celle du cholisme.

2012-2013 : l’année de la confirmation

Sur la lancée de ses premiers mois réussis à la tête de l’Atlético, Diego Simeone affirme davantage ses principes moraux et de jeu, et peut ainsi développer de façon totale le cholisme. La rapide assimilation des consignes tactiques et de rigueur défensive par son équipe lui permet de gagner en verticalité, laissant davantage de liberté à ses milieux créateurs et à ses attaquants.

À la mi-saison, El Cholo se débarrasse de quelques joueurs ne rentrant pas dans le moule. Il récupère de retour de prêt 2 joueurs-clés (Diego Costa et Raul Garcia) et fait venir le préparateur physique l’ayant toujours accompagné, Óscar Ortega (voir article précédent). Les résultats sont impressionnants. Le trio Courtois – Miranda – Godin derrière et le duo Falcao – Diego Costa devant réalisent des miracles par leur complémentarité et leur solidarité. La saison est réussie avec une 3e place, soit le meilleur classement de l’Atlético depuis 17 ans et son dernier titre. Ajoutez à cela une Copa del Rey remportée contre les voisins honnis du Real Madrid (2-1).

2013-2014 : l’année du sacre

L’intersaison est très mouvementée chez les Colchoneros. Falcao quitte la péninsule ibérique pour Monaco contre 60M€. Malgré cette vente record, El Cholo ne dispose pas d’une enveloppe importante pour recruter. Il réussit cependant à attirer de futurs joueurs clés comme David Villa, Toby Alderweireld et José Gimenez, le tout pour une vingtaine de millions d’euros.

Dès la première partie de saison, l’Atlético s’affirme comme le principal adversaire du FC Barcelone dans la course au titre. Diego Costa embrasse le rôle de principal atout offensif autrefois rempli par Falcao, et Koke explose comme le véritable chef d’orchestre des attaques madrilènes. Pour le reste du onze, Simeone continue de s’appuyer sur les mêmes cadres et limite le turnover. Seuls 14 joueurs dépassent les 5 titularisations en Liga.

L’Atlético de Madrid et le FC Barcelone sont au coude à coude jusqu’à la dernière journée de Liga qui les voit s’affronter. Une finale, à la différence près qu’un nul suffit aux matelassiers pour remporter la Liga. Et c’est ce que réalisent les hommes de Simeone (1-1) : un score nul au Camp Nou malgré les blessures de Diego Costa et d’Arda Turan dans les premières minutes de jeu, au prix d’un match homérique et d’un but de Godin sur corner. El Cholo réalise l’exploit de ramener le titre au Vicente Calderon 18 ans après le dernier.

Sur la scène européenne, l’Atlético réalise une saison étincelante. Premiers de leur groupe en Ligue des champions, les Madrilènes écartent le… Barça en quart de finale. Ce n’est qu’en finale que les protégés d’El Cholo trébuchent dans un derby de Madrid délocalisé à Lisbonne (1-4). Malgré cette défaite, ce magnifique parcours permet d’asseoir l’Atlético de Madrid comme un épouvantail européen. Le quart de finale retour au Vicente Calderon contre Barcelone est symptomatique de la puissance et de l’agressivité du pressing madrilène.

2014-2017 : la nécessité de se réinventer

Le mercato de l’été 2014 provoque une importante transition forcée à l’Atlético. Plusieurs cadres majeurs du cholisme font leurs valises : Diego Costa, Filipe Luis, Thibaut Courtois ou encore David Villa. Tout le front de l’attaque est à reconstruire. Les Rojiblancos misent alors sur Antoine Griezmann pour mener leurs offensives. Durant le même été, l’Atlético recrute de futurs joueurs clés tels que Jan Oblak, qui s’affirmera progressivement comme le meilleur gardien du monde, Angel Correa, super sub d’El Cholo, ou, dans une moindre mesure, Mario Manduzkic et Guilherme Siqueira.

La balance des transferts de ce mercato demeure encore une fois excédentaire. Un excédent qui sert, notamment, à financer le nouveau stade : le Wanda Metropolitano. Cet Atlético 2.0 de Simeone s’appuie sur la même tactique, les mêmes principes de jeu et de nouveaux hommes. Progressivement, le cholisme devient plus extrême et caricatural :

  • Le nombre de buts par match est de plus en plus faible (1,65 depuis 2015, contre 1,78 sur les deux premières saisons pleines d’El Cholo),
  • La dépendance en son attaquant star, Antoine Griezmann, ne cesse de croître (impliqué sur plus de 40% des buts par saison, et jusqu’à 48% en 2017-18).

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Le rôle de Griezmann est essentiel. Le Français joue en faux neuf et décroche constamment afin d’organiser le jeu de son équipe. Tout passe par lui et finit souvent par lui, que ça soit via la dernière passe ou une frappe. Parallèlement, la défense est toujours plus hermétique grâce au talent d’Oblak et l’apport de Giménez. Elle s’accapare les records, que ce soit en nombre de clean sheets, de buts encaissés (0,65 depuis 2015 contre 0,75 sur les deux premières saisons), de tirs subis ou, dans un autre registre, de tacles.

Grâce à Griezmann et cette défense de fer, Diego Simeone maintient l’Atlético sur le podium, terminant même dauphin en 2018 et 2019. L’Argentin hisse à nouveau l’équipe en finale de Ligue des champions en 2016, qu’il perd encore contre le rival madrilène (1-1, 3-5 aux t.a.b.) et décroche la ligue Europa en 2018, aux dépens de l’Olympique de Marseille (3-0). Au niveau individuel, il est élu trois fois meilleur entraîneur de Liga en 2013, 2014 et 2016.

Une réussite sportive mais aussi financière

L’enchaînement des bons résultats à la fois sur la scène nationale et européenne permet au club de vendre au prix fort ses stars, comme Falcao, Arda Turan, Diego Costa ou plus récemment Lucas Hernandez et Antoine Griezmann. De plus, jusqu’à récemment, El Cholo a toujours su renouveler son équipe et se réinventer. Il investit peu et bien, s’appuyant largement sur le centre de formation duquel est sorti Koke, Saul, Thomas Partey et Lucas Hernandez.

En effet, les résultats d’El Cholo sont d’autant plus impressionnants qu’il a, pendant de nombreuses années, dû se serrer la ceinture sur le marché des transferts, financement du nouveau stade oblige. Du fait des trophées accumulés et des succès sur la scène européenne, le chiffre d’affaires n’a cessé d’augmenter via le merchandising, assainissant les comptes de l’Atlético. Aussi, à l’inverse de clubs comme Arsenal par exemple, Simeone a parfaitement géré la période transitoire d’un stade à un autre et n’a pas manqué de déménager avec de nouveaux trophées.

Une fierté retrouvée

L’accumulation de bons résultats et, surtout, un mental de guerrier et le goût de l’effort retrouvés ont « rendu une fierté enfouie six pieds sous terre » aux Rojiblancos, comme l’expliquait un supporter dans les colonnes de SoFoot en 2016. « Bien entendu, il y a les victoires, les titres, mais ce n’est pas le plus important. » L’Atlético de Madrid n’est plus considéré comme un éternel perdant. Au contraire, il force le respect dans toute l’Europe. Pour tout adversaire, un match face aux Rojiblancos s’annonce âpre, frustrant et dépourvu d’issue positive.

Cette identité retrouvée va bien au-delà du football. L’Atlético de Madrid a toujours été le club des prolétaires, des ouvriers, des laissés-pour-compte. En redonnant foi aux supporters rojiblancos et en proposant un modèle alternatif pour le football moderne, Simeone démontre qu’à force de courage, d’esprit collectif, d’effort et d’ambition, tout est possible, comme de bousculer les géants que sont le Real Madrid ou le FC Barcelone. Aussi, Pablo Iglesias, leader du mouvement politique Podemos, s’inspire directement du cholisme. Il a fini par rencontrer Diego Simeone pour discuter de ses principes et préceptes.

Le cholisme, l’émergence d’un contre-modèle

Diego Simeone, par ses succès sportifs, est rapidement devenu une source d’inspiration pour de nombreux entraîneurs. Un contre-modèle au diktat guardiolesque de la possession toute-puissante. Il incarne un football différent, plus pragmatique, davantage à la portée des équipes à faible budget. Il renoue avec des valeurs anciennes que revêt son 4-4-2 qu’on pensait anachronique : dépassement de soi, le collectif au-dessus de l’individualité, la défense avant l’attaque. Le climax de cette confrontation de style est à chercher lors de la demi- finale de Ligue des champions 2016 qui voit s’affronter l’Atlético du Cholo et le Bayern de Pep. Simeone l’emporte (1-0, 2-1) malgré une possession de balle famélique (26,5% de moyenne sur les deux matches).

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De nombreux apôtres du cholisme émergent çà et là, sans toujours assumer leur filiation. Le Portugal de Santos (Euro 2016), la France de Deschamps (Mondial 2018), ou encore le Leicester de Ranieri (Premier League 2016), ont utilisé de nombreux principes du cholisme : bloc médian voire bas, priorité mise sur la solidité défensive, préparation restreinte des offensives, transitions rapides.

La révolution choliste emporte tout sur son passage (et la vague s’exporte même au-delà des Pyrénées) : les résultats sportifs sont spectaculaires, les couleurs et l’essence des matelassiers sont embrassées et portées fièrement à l’unisson par toute l’équipe, les finances s’assainissent et tout un peuple reprend foi en son club et en son identité. Pour combien de temps encore ? Comment perdurer au plus haut niveau, rééditer les exploits tout en respectant et en cultivant son particularisme ? Réponse à retrouver ici avec la suite et fin de ce décryptage du cholisme.

Par Aymeric Debrun (@AymericDebrun)

Crédit photo : Marca / Icon Sport

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