Des terrains vagues du fin fond du Ghana, Thomas Partey s’est hissé jusqu’à la crème du football européen. Le colchonero a gravi les échelons un à un, fait ses preuves, doucement, sans brûler les étapes. Aujourd’hui, il est un homme clé de son entraineur Diego Simeone. Récit d’une trajectoire basée sur le travail et la volonté.

Même les moins perspicaces d’entre nous n’ont pas à froncer les sourcils pour remarquer qu’on n’est pas tous logés à la même enseigne à Odumase Krobo, dans l’Est du Ghana. Le contraste – un problème de couleur, donc – entre les différentes situations n’est plus à décrire en Afrique. Le monde entier est au courant, sans pouvoir ou vouloir vraiment changer la donne. C’est la fatalité. Ici, s’entre-mêlent détresse extrême et confort insolent. Au pied d’un hôtel accueillant, des enfants jouent au football, pieds nus. C’est ce qu’ils font toujours.

Mais ce jour-là, un homme, blanc, chaussé, lui, sort de l’établissement et s’approche. Il avait du les apercevoir depuis sa fenêtre. « Qui est ce joueur dont on dit qu’il est bon ? », les interpelle-t-il, sachant pertinemment que tout le monde se connait ici. Les index se pointent vers le meilleur de la ville, un attaquant, infaillible devant la cage. L’homme s’en approche, lui parle d’Europe. Il y en a qui tueraient pour être à la place du buteur à ce moment là. Mais, lui, refuse catégoriquement. Il souhaite jouer pour une autre équipe, au Ghana. L’homme, un agent spécialisé dans les talents africains, est surpris mais accepte. Puis se dirige vers le deuxième meilleur joueur d’Odumase Krobo.

Ici, on l’appelle « Senegal ». « C’était parce qu’un ami de mon père s’appelait Ama Senegal et on disait que je lui ressemblait. » Son vrai nom ? Thomas Teye Partey,  joueur du Tema Youth, club qualifié pour monter en première division. Lorsque l’agent lui demande ce qu’il souhaite, le garçon lui répond : « Triompher dans le football pour aider ma famille ». Bien moins surpris, il s’en va rencontrer son père, un ancien footballeur professionnel, et lui demander l’autorisation d’emmener celui qui est aussi surnommé « Party », en Espagne, pour un essai, sans préciser pour quelle équipe.

Le papa accepte. « Je suis allé avec l’agent qui a fait tous mes papiers mais je n’avais absolument rien, je ne faisais que m’entrainer, manger et dormir toute la journée. Jusqu’au jour où j’ai dû partir », raconte Thomas Partey. « Je suis monté dans une voiture, ils m’ont amené à la capitale, ils m’ont donné le passeport et m’ont dit : “Aujourd’hui, tu vas voyager“. Mon père n’était pas à la maison, personne de ma famille ne savait rien, même pas que je partais ce jour-là, parce que si je le disais à quelqu’un, il allait y avoir beaucoup de problèmes. J’ai donc voyagé et je suis arrivé en Espagne six ou sept mois avant que quelqu’un ne découvre que j’étais hors du Ghana. »

10% pour le Lega

À son arrivée : le froid. Une sensation qu’il n’avait jamais connue à pareille intensité. Les premiers entrainements sont un calvaire. Pour lutter, le ghanéen trouve refuge dans le travail. Comme toujours. La meilleure façon de se réchauffer, après tout. « Ma mère était inquiète, parce que comme je ne connaissais personne, elle avait peur qu’il m’arrive quelque chose. C’a été un changement très, très, très grand : j’ai du m’habituer à la langue, a jouer aussi vite que les autres, savoir penser aussi bien qu’eux… Ce n’était pas facile », confie-t-il aujourd’hui. Mais, autant le corps humain est capable de s’habituer tout seul aux températures, autant l’espagnol ne s’apprend pas sans effort, surtout pour un anglophone. Pour cela, l’agent de Thomas (qu’il faut désormais prononcer « Tomasse ») lui paye une professeure pendant plusieurs semaines. Premier pas vers ses coéquipiers.
Mais alors, dans quelle équipe a-t-il débarqué à son arrivée au pays de Don Quichotte ? L’Atlético, immédiatement ? En janvier dernier, dans les colonnes du quotidien AS, Felipe Moreno, actionnaire majoritaire et vice-président de Leganes, éclaircit ce point jusque là resté obscur. Il assure que la promesse africaine a commencé par Leganés en 2012 et, « après quelques jours d’entrainements avec les sections inférieures du club », est partie à l’Atlético Madrid. Le Lega a gardé 50% de sa propriété. « Ils (le club rojiblanco) avaient 24 mois pour acquérir 40 % de leurs droits pour six millions d’euros et l’ont exécuté le 15 juillet 2017, le dernier jour qu’il leur restait pour le faire. » 10% de Thomas appartiennent donc toujours à Leganés.

Les sacrifices du père

Voilà comment Thomas Partey a atterri dans « le club de (sa) vie », comme il l’a lui-même désigné. « Pour moi et tous les enfants qui passent par le centre de formation, ce serait un rêve d’arriver à jouer au Calderon. » Plus tard, il apprend par son agent que ce rêve serait impossible sans son père. Celui-ci a vendu une partie de ses biens pour lui payer ses papiers et des chaussures de foot. « Mon père n’a jamais voulu me le dire, parce qu’il savait que s’il me le disait, je ne l’accepterais pas. Il m’a toujours aidé depuis que je suis petit, parce que sans ces chaussures, je ne pouvais pas jouer. » Mais il doit encore plus à son géniteur. Il lui doit son talent, son goût du football : « Mon père était footballeur, mais comme beaucoup de monde en Afrique, il n’avait pas d’aides. Quand je suis né, je le voyais jouer et j’allais toujours à ses matchs ou à ses entrainements et il me donnait des ballons. À partir de là, j’ai commencé à m’entrainer avec lui jusqu’à ce que je rejoigne une équipe du quartier, le Krobo Youth, où j’ai joué jusqu’à mes dix ans. »

À son envie de rejoindre le temple colchonero pourrait alors s’ajouter la pression, l’obligation de réussir, pour lui, sa famille, ses proches, ceux qui l’ont aidé et cru en lui… Donc pour son père, celui sans qui il serait encore pied nu, sur un terrain en terre au fin fond du Ghana. Ou pire… Dans ces pays-là, les jeunes dérivent rapidement vers des vices qui n’offrent pas de seconde chance. Mais tout cela glisse sur Thomas. « Je ne ressens la pression que quand je dois être devant une caméra de télévision », admet-il. Alors le voici armé, prêt au combat. « Depuis petit, je n’ai jamais eu peur de rien parce que j’ai vu de tout », pose-t-il, déterminé. « J’ai grandi dans un quartier où il y avait toujours des bagarres, des vols, des morts dans la rue, des bandits, des affaires obscures… Ce n’était pas facile, il fallait souffrir pour obtenir quelque chose. Tous les jeunes, nous jouions au football dans les rues, mais pour survivre au jour le jour, il fallait faire quelque chose de sale. Donc après tout ce que j’avais vu, peu de choses pouvaient m’arriver. Tout cela te rend plus fort. »

Deux prêts pour être fin prêt

Et le garçon serait bien inspiré de faire bon usage de son mental forgé par la sueur et les larmes. Le Vicente-Calderon, ce n’est pas pour tout de suite. Il va falloir prouver, patienter. Sa première saison en Europe, c’est avec l’équipe réserve : 33 matchs, titulaire à chaque fois. Ses dirigeants croient en lui mais veulent continuer à le construire. Direction Mallorca, en prêt, en Segunda – arrivé en même temps qu’un certain Gerard Moreno pour rejoindre un certain Marco Asensio –, où il dispute ses premières minutes en tant que professionnel (37 matchs), puis à Almeria, où il doit « travailler deux fois plus pour avoir du temps de jeu » (31 matchs) et découvre la première division.

À son retour dans la capitale espagnole, en 2015, le garçon est bien sûr encore perfectible sur de nombreux points, notamment tactiquement,  mais correspond parfaitement à ce que recherche Diego Simeone. C’est d’ailleurs le genre de joueur que tous les coachs rêvent d’avoir : un soldat. José Luis Oltra, qui s’est réjoui de le diriger à Mallorca, ne dira pas le contraire. À l’époque, en 2013, Thomas explique très simplement cette maturité malgré son jeune âge (20 ans) : « C’est quelque chose de logique parce que dans mon pays, je jouais toujours avec des personnes plus âgées que moi. C’est pour cela que le Mister me demande toujours des sacrifices et des efforts pendant les matchs. »

Une interdiction qui change tout

Mais si son coté dur au mal et son volume de jeu impressionnant pourraient laisser penser à un joueur bourru, seulement utile à la récupération, sa capacité de projection, sa technique, son coup de pied et sa vision du jeu rééquilibrent très nettement la balance. « J’aime que mon équipe ait le ballon, aller dans la surface et bien presser pour l’avoir plus. J’aime tirer de loin et monter quand c’est possible. Les meilleurs sont ceux qui marquent des buts, c’est pour cela que j’essaie », explique-t-il à peine arrivé à Almeria. Un style de jeu qui n’est pas sans rappeler un autre milieu de terrain africain, avec qui la tentante comparaison est loin d’être idiote. « Steven Gerrard était mon idole, mais maintenant, je trouve que je ressemble plus à Yaya Touré. Il est très bon, fort, court beaucoup et je veux beaucoup lui ressembler. »

Toutefois, le technicien argentin a beau compter sur lui, une entorse au genou a raison de son début de la saison. Une fois de retour, Simeone le laisse parfois en dehors de ses listes, au même titre que Lucas Hernandez. Même lorsque Koke est absent et qu’une place se libère dans l’entre-jeu, comme contre Getafe, Partey n’a pas droit à sa chance. Du classique chez le Cholo : lorsqu’il souhaite consolider un joueur, il le met à l’épreuve. « Depuis le début, je sais que ce ne sera pas facile, mais je sais qu’avec du travail et des efforts, mon moment arrivera », lâche le ghanéen en conférence, comme pour dire à son coach : “Je ne lâcherai pas ». Cette saison-là, il dispute 13 matchs, trois dans la peau d’un titulaire. La suivante, c’est 16, dont six dans le XI de départ. À son gout, c’est trop peu. À l’été 2017, Thomas envisage d’aller chercher du temps de jeu ailleurs, en prêt. Mais comme l’Atletico est interdit de recrutement, pour avoir enfreint le règlement sur les transferts de mineurs, impossible de le laisser partir. « J’ai parlé avec le Mister, je lui ai dit que je voulais disputer plus de matchs. Il m’a répondu que, cette saison, je les jouerais et que j’avais seulement à continuer à faire mon travail comme je le faisais », révèle-t-il.

La grosse paire du Cholo

Chose promise, chose due. Ça aussi c’est typique du Cholo. La saison 2017-2018 est celle de la révélation pour Partey. Au-delà de sa patience – vertu indispensable pour tout homme sous les ordres de Simeone – c’est surtout sa polyvalence qui lui permet de jouir d’autant de temps de jeu. En plus de savoir jouer à tous les postes du milieu de terrain, de dépanner en défense centrale et d’avoir assuré quelques matchs comme deuxième attaquant derrière Griezmann, le Ghanéen se retrouve même parfois latéral gauche.

Et en plus de pouvoir jouer à peu près tous les postes sur le champ, il est doté d’un réel avantage, surtout dans le football moderne : savoir marquer. Certes, ce n’est pas sur cette qualité qu’il est attendu, mais sa frappe de balle et sa qualité de projection vers l’avant ont parfois soulagé l’Atlético. Jusqu’à maintenant, il n’a jamais autant joué en une saison en pro : 2379 minutes. La saison suivante, il en dispute 300 de moins. Pourtant, sa complémentarité avec Rodri, arrivé de Villarreal pendant l’été, promet un avenir radieux à l’entre-jeu rojiblanco. Certains osent même estimer que la succession de Gabi est assurée.

Au départ, Diego Simeone les met en concurrence. Puis se rend rapidement compte qu’unis, en double pivot, leur tandem devient le point d’équilibre de l’équipe. À eux deux, ils apportent récupération, puissance, couverture du terrain, mais aussi vision du jeu, buts et technicité. L’un compense les déplacements de l’autre et ils se montrent décisifs dans les deux camps. Un duo primordial pour gérer les transitions, si chères à leur coach. Le Cholo mise alors beaucoup sur eux, quitte à les prendre à part à la fin de l’entrainement pour peaufiner les réglages tactiques, afin qu’ils ne se trouvent pas exactement sur la même ligne en phase défensive, c’est à dire que Thomas se place un tout petit peu plus bas que Rodri pour éviter de se faire transpercer trop facilement.

Je t’aime, moi non plus

Mais voilà, qui dit joueurs de haut standing, dit convoitises de haut standing. Et on répond difficilement « non » à Pep Guardiola. Simeone voulait à tout prix garder sa paire Rodri-Partey, mais « à tout prix » n’existe pas dans le football moderne et Rodri s’en est allé à Manchester City. Selon certains, ce départ laisse de la place pour Thomas Partey. Pour d’autres, c’est le contraire, puisqu’il n’a jamais été aussi convainquant qu’aux cotés de l’espagnol. Une chose est sûre pour le Cholo : si l’un est parti, hors de question de laisser aussi filer le second. Thomas est intransférable. Du moins, tant que personne ne paye sa clause libératoire, fixée à 50 M€ – dont on n’a pas oublié que 10% reviendraient au club de Leganés. Un montant pas si élevé qui permet à n’importe quel gros club de Premier League de se faire plaisir.

Parmi les prétendants, sont notamment évoqués les noms d’Arsenal (Emery est venu le voir contre Levante… pas son meilleur match), Manchester United, City, la Roma, l’Inter et le PSG. « Bien sûr que j’aimerais jouer en Premier League un jour », assure-t-il à KweséESPN histoire de ne pas mettre fin aux rumeurs, au milieu du mercato rojiblanco le plus mouvementé depuis l’arrivée du Cholo aux manettes. Une déclaration qui contraste avec le « Ce garçon ne quittera pas ce club », de Javier Baños, en 2011, alors entraîneur de l’équipe réserve de l’Atlético.

De toute façon, Thomas, sous contrat jusqu’en 2023, a toujours alterné entre le chaud et le froid avec son club, capable de déclarer à Gol TV, après un match contre l’Espanyol que, « parfois, je me sens malheureux à l’Atleti. Pour être heureux, il faut jouer les matchs importants et se sentir plus fort, avec plus de confiance. » Puis de clarifier sur Instagram : « L’Atlético est le club où je veux être et où je voudrais continuer à grandir comme joueur, pour le club et pour les supporters. C’est vrai que je sens que je pourrais encore être plus important et pour cela je travaille dur chaque jour. » Au final, il ne rêve que de briller dans l’institution qui a fait de lui le joueur et l’homme qu’il est aujourd’hui.

Et s’il s’appelait Partinho ?

Pourtant, il garde ce gout amer dans la bouche, comme s’il n’était pas considéré à sa juste valeur. Comme si ses erreurs lui coutaient plus cher qu’aux autres joueurs du même poste. Exemple : contre Levante, il manque une passe en première mi-temps qui entraine un but de l’adversaire. Il regardera le deuxième acte assis sur le banc. Pour Enigye FM, son père exprime le même sentiment : « Personnellement, je lui ai dit de partir s’ils n’en veulent pas aujourd’hui, parce qu’il pourrait être valorisé ailleurs. » Peut-être que le « black star » souffre du syndrome du joueur africain sous-coté, qui aurait une cote plus élevée s’il s’appelait Partinho…

Impossible à affirmer avec certitude. Pour sa part, Simeone a confiance en Thomas. En ce début de saison, contre Eibar, le tableau de marque affiche 2-2 à la 84e minute. L’Atlético ne parvient pas à faire la différence à la maison face à un adversaire pourtant largement à sa portée. L’Argentin sort Joao Felix, la nouvelle star de l’équipe, à la 83e pour le remplacer poste pour poste par son couteau suisse favori. Incompréhension dans les tribunes et en zone presse : pourquoi remplacer l’homme qui avait le plus de chances de faire la différence ? Partey n’a que peu de temps pour convaincre, en attaque, aux cotés de Diego Costa, position qu’il connait bien puisque c’est là qu’il évolue avec sa sélection. Dans le temps additionnel, c’est lui qui donne la victoire aux siens. Coaching gagnant. Désormais, Thomas attend plus de temps de jeu. En somme, un coaching gagnant-gagnant.

Sources : propos des Thomas Partey tirés d’AS et Marca.

Crédit photo: Kenta Jonsson / Bildbyran / Icon Sport