Football, la grande bascule : deuxième partie

Le football professionnel a connu des mutations majeures à l’orée des décennies 70-80-90. Un basculement qui plonge la discipline dans les torrents du capitalisme mondialisé et qui en bouleverse la trame.

LIRE LA PREMIÈRE PARTIE ICI

Jusqu’au dernier tiers du 20e siècle, les dirigeants et propriétaires des clubs de football étaient bien souvent issus du terreau local. Industriel à succès de la région ou notables, le modèle était bien enraciné dans la culture sportive de la région. En Angleterre, le football est diffusé par le patronat anglais qui utilisait alors le jeu dans l’espoir d’inculquer le respect de la hiérarchie et de la division du travail. Un paternalisme convaincu dans le but d’éteindre les velléités de soulèvement du corps ouvrier. Les clubs sont donc formés sous l’égide des industriels de l’époque, afin d’y renforcer le sentiment d’appartenance de la communauté ouvrière locale.

La force sociale qu’incarnait le football dans le monde ouvrier à travers ses clubs était considérable. Ce modèle s’applique dans le cas français également. On pense par exemple à Sochaux, qui appartenait à l’industriel Peugeot jusqu’à très récemment. La création de l’AS Saint-Étienne découle directement du groupe Casino implanté dans la région et dirigé par Pierre et Geoffroy Guichard. Ils donnèrent leur nom au stade, ainsi que la couleur verte emblématique du club. En Italie, la famille Agnelli est à l’origine de la marque Fiat et de la naissance de la Juventus Turin… Les exemples sont nombreux. La méthode de management y était d’ailleurs liée.

Du club à la marque

D’un paternalisme local établi depuis le début du siècle, les clubs passèrent progressivement aux mains des patrons de la communication au sortir des années 1970. Marcel Leclerc à l’Olympique de Marseille, Jean-Luc Lagardère au Matra Racing et l’emblématique présidence de Michel Denisot au Paris Saint-Germain en témoignent. Rupert Murdoch en Grande-Bretagne, ou Silvio Berlusconi en Italie, le club de football est alors vu comme une formidable vitrine pour ces businessmen. Difficile pourtant de déceler un véritable déracinement entre le contexte local du club et ses nouveaux propriétaires fortunés et nationalement reconnus. La plupart d’entre eux sont liés d’une manière ou d’une autre à leur région d’origine. La croissance des clubs de football va cependant accélérer la tendance puisque, dès les années 1990, ils sont pris d’assaut par les géants de la finance mondiale.

https://twitter.com/MediaStory_pod/status/1198220918184697856

Cette tendance va symboliser un mouvement très clair. Les stratégies deviennent mondialisées et, plus qu’une équipe de sport, les clubs deviennent très rapidement des marques. Richelieu (2003) va ainsi donner les raisons de la nécessité de construire une marque pour les clubs de football : «Premièrement, parce que les équipes de sport professionnel créent un attachement émotionnel avec le consommateur, plus fort que dans toute autre industrie. Deuxièmement, exploiter sa marque peut permettre à une équipe de se positionner par rapport aux autres clubs sportifs sur le marché, de développer et de renforcer la loyauté des partisans, en plus de générer des revenus supplémentaires, ce qui est devenu très important dans le contexte de la flambée salariale qui a cours dans les sports professionnels de masse.»

L’arrêt Bosman a permis cette bascule historique du football par la dérégulation de la mobilité des joueurs de football à l’intérieur de l’Union européenne. Un véritable catalyseur de l’intensification des échanges économiques à l’échelle internationale. Cette conjugaison du juridique et de l’économique va profondément bouleverser le monde du football.

Dérégulation sans retour

«Dans les deux premières années, les salaires ont plus que doublé pour les meilleurs joueurs, déclare Théo Van Seggelen, secrétaire général de la FIFpro au moment de la victoire de Bosman. Il y avait de la panique dans le monde du football. Les joueurs, à la fin de leur contrat, pouvaient désormais choisir leur club. Et les clubs, qui craignaient de perdre leurs joueurs, ont signé des contrats de plus long terme. Cela a offert plus de stabilité aux footballeurs.»

En effet, la concurrence pour les actifs du marché du football s’est brutalement accrue. Les quotas rendus caducs, les clubs se sont alors livré bataille à coups de chéquier afin de s’offrir la fine fleur du football européen.

À LIRE AUSSI – Le sport et le spectre de l’apolitisme

Selon les chiffres du Centre international d’étude du sport (CIES), la part de joueurs étrangers dans les cinq principaux championnats européens passe de 14.7 % en 1995 à 35.6 % en 2000. Cette évolution a également favorisé la spéculation autour des transferts. Une dimension occultée par les instances juridiques et sportives de l’époque selon Raffaele Poli, directeur du CIES : «Personne n’a anticipé la spéculation qui allait dénaturer le système des transferts, ni la Commission européenne qui a été naïve sur ce coup-là, ni les instances sportives. Le système est devenu hyper spéculatif et profite surtout à une petite élite de joueurs, de dirigeants et d’intermédiaires.»

Pour preuve, les transferts colossaux se multiplient : Ronaldo, en l’espace d’une année (1996-1997), est transféré du PSV Eindhoven au FC Barcelone pour 14,9 millions d’euros, mais aussi du FC Barcelone à l’Inter Milian pour le double de ce montant. Christian Vieri passe de la Lazio Rome à l’Inter Milan en 1999 pour 42,6 millions d’euros tandis que Luis Figo est transféré au Real Madrid pour 61,7 millions d’euros en 2001 et sera rapidement suivi l’année suivante par Zinedine Zidane et ses 75 millions d’euros. La réalité du marché va bouleverser la manière de produire un joueur de football.

En guise d’illustration, l’augmentation progressive du nombre de clubs des joueurs membres de l’équipe de France.

Le joueur standardisé

Ces bouleversements de toutes parts provoquent l’avènement des politiques de trading au sein des clubs de football. Elle est aujourd’hui majoritaire, particulièrement dans les pays dont le rayonnement de ses clubs a du mal à se tailler la part du lion dans la mondialisation du football. La France en est un exemple saillant. La contingence économique provoquée par la part importante des droits de diffusions dans le budget des clubs provoque un changement de paradigme. Une conséquence palpable de celui-ci réside dans la dilution des identités de jeu des clubs. La valse permanente des joueurs de football au sein des clubs réduit les perspectives de travail sur le long et même le moyen-terme.

Plus profond encore, c’est le travail des centres de formations qui a muté. L’individualisme triomphant, résultante du basculement économique du football, a conduit ces derniers à ne produire que des joueurs dits «standardisés». On entrevoit la formation d’un joueur avec la finalité de pouvoir l’exporter et obtenir un retour sur l’investissement consenti via sa formation. Cette réalité contraste avec un «monde d’avant» où les espoirs d’un club étaient formés dans le but d’intégrer et de renforcer l’équipe première, en lui inculquant la philosophie et l’identité locale. Il est de plus en plus difficile de constater cette continuité entre la formation d’un joueur et sa carrière professionnelle. À quelques exceptions près, il n’est plus possible de distinguer un club d’un autre en fonction de sa philosophie de jeu. Désormais, un club peut être reconnu internationalement par son efficience dans la gestion de son capital joueur et financier, ou l’inverse. Les péripéties de Valence actuellement en sont la preuve.

https://twitter.com/ValenceCF_FR/status/1313236559248994305

Indiscutablement, on constate l’avènement d’une génération de joueurs physiquement et techniquement au-dessus des générations précédentes, mais cruellement interchangeables… La conséquence directe de cela est la raréfaction de l’intelligence de jeu, de la maturité des joueurs de football. Une notion bien souvent oubliée au profit de l’éloge des qualités techniques et physiques au moment de décrire un tel ou un autre comme un «crack». La résultante de la prise de pouvoir de ces dimensions, c’est aussi l’apogée des statistiques visuellement impactantes.

À ce sujet, Yacine Hamened résume bien la situation dans un papier en date de 2015 sur le site Parlons Foot : «La saison dernière, j’ai vu le classement des joueurs ayant réussi le plus de dribbles. Pourquoi pas. Mais où ces dribbles sont-ils effectués ? Combien de dribbles a tenté le joueur ? Dans ce classement, Lucas, le joueur du PSG, était dans le top 3 des joueurs de Ligue 1. Mais c’est normal puisqu’il ne fait que ça. Mais combien de ses dribbles sont faits à bon escient ? Combien ont amené de vraies situations à son équipe ?»

À LIRE AUSSI – Pourquoi le football irrite-t-il les intellectuels ?

En effet, les statistiques ne disent que ce qu’elles représentent, rien de plus. Le nombre de kilomètres parcourus n’informe pas sur la qualité des courses du joueur, tout comme le nombre de passes réussies n’informent pas sur l’utilité de ces dernières. Alors oui, le développement de la data est une aide considérable dans l’appréhension du football, le scouting et l’aide à la performance. Son prochain défi sera d’être en mesure de quantifier l’intelligence collective, situationnelle et émotionnelle d’un joueur. Du chemin reste à parcourir. En attendant, et on vous le disait déjà dans la première partie hier, le football a changé mesdames et messieurs.

Crédit photo : PA Images / Icon Sport

0