Le football en Guinée-Bissau : une émergence contre vents et marées

Le trafic de drogue et la corruption l’ont freiné, mais le football en Guinée-Bissau a bel et bien grandi. Sous l’impulsion de sa star Bocundji Cá, ce jeune pays africain a surpris le continent avec deux qualifications de suite à la CAN. Un authentique exploit. Découvrez l’histoire tumultueuse des Lycaons.

Un pays lusophone à peine plus grand que la Belgique, peuplé par l’équivalent de la métropole d’Aix-Marseille (1,8M), enserré entre la Casamance sénégalaise et la Guinée Conakry sur la côte ouest-africaine. Un littoral découpé par les estuaires, au large duquel s’éparpillent les 88 îles de l’archipel des Bijagos, refuge d’une faune exceptionnelle dont la seule population d’hippopotames marins de la planète. Comme beaucoup de ses homologues africains, la Guinée-Bissau est un pays magnifique et plein d’avenir que des décennies de colonisation brutale, de corruption endémique et d’accaparement des richesses ont abonné à la misère.

Bissau na Bissau

Pour appréhender au mieux la situation du football national, un rapide point sur l’histoire de ce jeune État s’impose. Parmi les premiers territoires africains touchés par la traite négrière transatlantique, la Guinée-Bissau parvient à arracher son indépendance au Portugal en 1974. En enclenchant le démantèlement du dernier Empire colonial européen, la révolution des Œillets met un terme à l’interminable guérilla entamée 11 ans plus tôt par le Parti africain pour l’indépendance de la Guinée et du Cap-Vert (PAIGC). La victoire de ce front de libération proche du marxisme met sur pied un régime socialiste.

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Prospère dans un premier temps, la situation économique se détériore rapidement, et un coup d’État militaire renverse le pouvoir en 1980, déstabilisant complètement le pays. «En 45 ans, on a assisté à 4 putschs réussis (le dernier en 2012), 16 tentatives de coups d’État et une valse des gouvernements», comptabilise France Info en mars 2019. Point d’orgue de ce chaos, une guerre civile éclate en 1998 et oppose le gouvernement à des forces rebelles, qui obtiennent le retrait du président au bout d’un an de conflit. La pauvreté et la corruption accompagnent autant qu’elles encouragent cette instabilité, et des acteurs mal intentionnés, jugeant sans doute la production de noix de cajou insuffisamment rentable, s’engouffrent dans la brèche au cours des années 2000.

Un emplacement stratégique entre producteurs sud-américains et marchés européens et nord-africains, des frontières poreuses, un littoral incontrôlé, des politiciens et des militaires facilement corruptibles… Les narcotrafiquants s’implantent presque naturellement dans le pays, font pleuvoir les cargaisons par avion et l’argent sale aux hauts responsables. En 2013, la DEA américaine arrête puis fait condamner le chef de la Marine, confirmant l’implication des hauts responsables militaires dans la protection et l’exercice du narcotrafic. Considéré par les Nations Unies comme le premier narco-État africain, la Guinée-Bissau devient la plaque tournante du trafic de drogue en Afrique de l’Ouest, et un terrain de jeu pour les cartels colombiens, très fortement suspectés d’avoir commandité le double assassinat du président et du chef des armées en 2009.

Un nouveau coup d’État en 2012, le dernier en date, conduit finalement à un retour progressif à la stabilité constitutionnelle, même si les luttes de pouvoir continuent. Suite à la présidentielle de décembre 2019, deux présidents potentiels revendiquent l’élection, et cette crise institutionnelle est remportée par l’ancien premier ministre Umaro Sissoco Embaló. Si le pays semble aujourd’hui pacifié en comparaison avec les deux décennies précédentes, la corruption au sein de l’administration et de l’armée persistent, et la Guinée-Bissau stagne en queue des classements, parmi les États les plus pauvres et les moins développés de la planète.

Os Djurtus, tous pour un

Comme dans un grand nombre de pays émergents, le football y a longtemps été contrarié par la situation politique. Affiliée à la FIFA et à la CAF en 1986, la sélection joue seulement 12 matches entre 2001 et 2010, pour cause d’une trop forte instabilité institutionnelle et d’un manque de financement. En 2010, les joueurs évoluant en Europe finissent par réclamer au président intérimaire de rétablir la sélection, et de débloquer des fonds pour concourir aux compétitions internationales. À force de volontarisme, leur souhait est exaucé. Toutefois, le football bissau-guinéen reste entièrement subventionné par le gouvernement. En 2017, pour la première qualification en CAN de l’histoire du pays, c’est lui qui assume l’intégralité des frais de participation au tournoi. Il est alors même question de financer le déplacement des supporters sur fonds publics.

Reste à savoir que faire de ces subventions. Bruno Fernandes, ancien international, éclaire le Guardian sur l’absence des Djurtus (les Lycaons) aux tournois majeurs avant celui de 2017 : «Nous avions toutes les qualités de jeu, mais nous n’avions pas les infrastructures nécessaires, et nos dirigeants manquaient de conviction.» Le dirigeant empli de conviction qui leur permet d’enfin obtenir des résultats s’appelle Manuel Irénio Nascimento Lopes. Celui que l’on surnomme Manelinho termine en cet été 2020 son deuxième mandat à la tête de la FFGB. Sportivement, il est indéniable que le travail a été bien fait : son bilan coïncide avec les premiers succès francs de l’histoire de la sélection. Mais celui qui est également député s’avère à la fois l’homme fort du football bissau-guinéen sur la dernière décennie et le symbole de ses maux.

Manuel l’embrouille

Proche de Sepp Blatter, Issa Hayatou ou Constant Omari, Manelinho annonce en 2017 qu’il quittera le monde du football si Issa Hayatou perd l’élection pour la présidence de la CAF. Ahmad élu ? Tant pis, il reste. À l’origine de la nomination d’un influent agent de joueurs dans l’encadrement de la sélection (2017), accusé d’avoir menacé de mort des dirigeants de la fédération (2013), de s’être battu avec un agent (2019), il s’est aussi signalé par une instruction pour détournement à des fins personnelles d’un million et demi d’euros versés par la CAF et la FIFA (2017). L’enquête est finalement classée sans suite, faute de preuves suffisantes ; notons tout de même que le juge qui a classé l’affaire a fini lui aussi, dans un autre scandale, accusé de corruption puis placé au cœur d’une enquête de la police judiciaire.

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En mars 2016, la fédération est contrainte de suspendre le championnat car elle n’est plus en capacité de supporter les dépenses. En réalité, le gouvernement a tout simplement cessé de subventionner le football local suite à un désaccord politique : le président de la FFGB fait partie de la quinzaine de députés de la majorité ayant cherché à renverser leur propre gouvernement. Ce qui n’empêche pas la CAF de l’élire, en janvier 2017, meilleur dirigeant du football africain pour l’année 2016 ! Ironie de l’histoire, ces députés dissidents du PAIGC montent alors leur propre mouvement concurrent, le MADEM-15, aujourd’hui au pouvoir à l’assemblée et à la présidence.

Palme d’or

En tant que marché peu développé, le football local n’est pas attractif économiquement, et tout sponsor prêt à avancer des fonds est d’autant plus précieux. Quitte à ne pas être très regardant ? En juin 2018, Manelinho signe un drôle de contrat pour la FFGB, qui annonce en grande pompe qu’elle noue une alliance avec la société américaine African Football Corporation, présentée comme «spécialisée dans la promotion et le développement commercial de sélections sportives». La fédération externalise pour 10 ans ses activités commerciales, droits économiques et marketing, et même la propriété industrielle des produits de la sélection, à une société privée. Qui annonce vouloir, en sus, représenter plusieurs joueurs de l’équipe nationale.

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Problème ? Non seulement elle n’est aucunement spécialiste du secteur, mais on ne trouve aucune trace de cette entreprise en dehors des brèves reprenant ce communiqué. Même celui qui est présenté comme étant le PDG d’African Football Corporation, Oscar Faría, ressortissant vénézuélien basé en Floride, se présente sur LinkedIn comme un entrepreneur à la tête de deux entreprises, l’une dans le revêtement de route, l’autre dénommée African Palm Corporation et spécialisée dans «l’huile de palme durable». Aucune trace de football dans ses activités.

Mais en mai de la même année, African Palm Corporation venait justement d’annoncer des opérations d’envergure dans la filière du palmier à huile en Guinée-Bissau. Et pourtant là aussi, aucune trace d’une quelconque activité de cette entreprise en-dehors du communiqué couvrant ses installations en Guinée-Bissau et au Congo, en plus d’un site internet qui aura vécu à peine un an, aujourd’hui fermé. La seule sortie médiatique d’African Palm Corporation remonte à septembre 2018, quand Oscar Eduardo Faría, fils du PDG, est fier de présenter… les équipements fournis à la sélection de Guinée-Bissau par African Palm Corporation (et non par African Football Corporation, vous l’aurez relevé). Félicitons-les tout de même pour la magnifique faute sur le flocage de la star Zezinho, renommée « Zenzinho ».

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Le fameux « Zenzinho » de Guinée-Bissau.

En bref, toute cette entourloupe ressemble étrangement à un écran de fumée. Pour cacher quelles activités et quels financements ? Mystère. Et pour revenir au cœur de notre sujet : quid des contrats signés avec la FFGB et des droits confiés jusqu’en 2028 ? Les équipements fournis ne sont même pas ceux utilisés lors de la CAN 2019. Alors là aussi, mystère.

Code d’éthique

C’est finalement un fait divers totalement étranger au football qui aura raison de Manuel Nascimento Lopes. En octobre 2019, il est accusé d’avoir participé à la torture d’un citoyen soupçonné de vol. Sur une vidéo, on voit clairement le président de la FFGB invectiver un homme ligoté par des pneus, puis s’approcher de lui pour l’asperger d’essence. Sa défense est lunaire : il passait simplement par là, et en tant que député de la nation, a fait semblant d’aider la foule en furie à le brûler pour mieux temporiser jusqu’à l’arrivée des secours, qu’il aurait prévenus en appelant directement le ministre de l’intérieur au téléphone… mais après le moment où a été tournée la vidéo.

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Considéré comme «responsable d’avoir manqué à son devoir de protéger l’intégrité physique et mentale d’autrui, en violation du Code d’éthique de la FIFA», la commission d’éthique de la FIFA annonce la suspension de Manelinho pour 10 ans de toute fonction liée au football. Le communiqué est publié le 24 juillet 2020, alors que celui-ci briguait un troisième mandat dans une élection fédérale qui devait avoir lieu… le lendemain, reportant l’élection à une date indéterminée. Si le football bissau-guinéen semble débarrassé pour quelques années du trublion Nascimento Lopes, le prochain président mettra-t-il fin pour autant fin à la corruption endémique qui régit le football local ? Rien n’est moins sûr, hélas, pour ce football en pleine progression.

Candé l’heureux

Sur le terrain, l’émergence récente du football bissau-guinéen est liée avant tout à deux hommes. La première figure se nomme Baciro Candé, sélectionneur des Djurtus nommé de manière rocambolesque. En juin 2015, le premier match qualificatif pour la CAN 2017 a lieu en Zambie. Réunie à Lisbonne, la sélection se retrouve empêtrée dans un trajet qui relève du parcours du combattant : une escale de 14 heures à Rome où les joueurs doivent payer eux-mêmes l’hôtel, un atterrissage à Addis-Abeba, puis un trajet en bus (!) entre l’Éthiopie et la Zambie, où ils arrivent le jour-même de la rencontre, les empêchant de s’entraîner en amont.

Cette affaire crée un tollé au pays ; le gouvernement a avancé l’argent et c’est la fédération, plus préoccupée par ses dépenses que par le confort de son équipe fanion, qui a décidé de l’itinéraire. 0-0, le score est honorable compte tenu des conditions. Cette expédition est en revanche fatale pour les nerfs du sélectionneur portugais Paulo Torres, qui insulte l’arbitre en fin de rencontre et écope de 4 matches de suspension de banc. Baciro Candé, ancien joueur international et entraîneur d’un des principaux clubs de Bissau, prend alors le relais le temps de la suspension.

Passé par le poste pendant la majorité de la mouvementée décennie 2000, Candé avait eu très peu de matches à diriger. Cette fois, 4 lui suffisent à faire ses preuves. La Guinée-Bissau commence par une défaite avant 3 victoires décisives pour une qualification historique à la Coupe d’Afrique. Exploit d’autant plus retentissant qu’il s’agit de la dernière à 16 nations. Candé est confirmé comme coach principal en vue de la CAN 2017, et double la mise en emmenant ses troupes à la CAN 2019 après une nouvelle première place. En plus de résultats probants au sein de deux poules homogènes (Congo, Zambie et Kenya en 2017 ; Namibie, Mozambique et encore Zambie en 2019), Baciro Candé est un des rares sélectionneurs locaux en Afrique, et occupe le poste depuis plus de 4 ans. Deux faits suffisamment rares sur le continent pour être soulignés. Deux qualifications coup sur coup, pour deux éliminations au premier tour avec aucune victoire, certes. Mais il va sans dire qu’installer à la table des meilleures équipes du continent un si petit pays qui revient de si loin est déjà un exploit.

Le cas Bocundji

La deuxième figure est un pionnier, celui par qui tout a commencé pour la plupart des suiveurs de la Ligue 1 : Bocundji Cá. Passé par Nantes, Tours, Nancy, Reims, Châteauroux, le Paris FC et Bastia, il a cru au potentiel de la sélection bissau-guinéenne alors que personne dans son propre pays n’y croyait réellement, refusant à plusieurs reprises les avances du Syli national voisin (Guinée Conakry) pour mieux honorer sa nation. Lorsque la fédération ne peut organiser de rassemblement pour l’équipe nationale, il est un des premiers à payer de sa poche les voyages, et à convaincre ses collègues de l’importance de représenter les couleurs nationales. Alors quand il faut choisir, au cœur de l’été 2016, entre signer dans un nouveau club ou mener à terme la campagne de qualification avec sa sélection, le choix est vite fait : Cá privilégie les Djurtus, qu’il hisse en tant que capitaine jusqu’à la première compétition internationale de leur histoire. «Je n’ai pas trouvé de club qui accepte de me libérer pour les matches de Coupe d’Afrique, confie-t-il au Point en janvier 2017. Il y a des équipes qui me voulaient, mais qui m’empêchaient de jouer la CAN. J’ai privilégié la CAN. Je n’avais pas envie de trahir mon pays.»

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Alors qu’il a débuté sa carrière internationale dans une sélection en ruines, le joueur formé à Nantes gagne enfin le privilège de disputer une compétition internationale avec la Guinée-Bissau. C’est l’accomplissement d’une carrière. Pourtant, malgré les sacrifices consentis et un niveau sportif qui fait de lui le leader incontesté de la sélection, il ne joue pas une minute lors de cette CAN 2017 historique. «Tout le monde attendait de me voir contre le Gabon, mais le pays passe avant tout», déclare-t-il après le premier match. Au-delà du choix purement sportif de façade, il est révélé plus tard que l’encadrement de la fédération avait décidé de le sanctionner pour avoir réclamé les primes non versées pendant le processus de qualification et évoqué le problème avec le Président de la République, l’empêchant de jouer. «Je sais ce qui s’est passé à l’époque, et les responsables portent cette honte en ce moment à Bissau», précise-t-il plusieurs mois après.

Cá choisit de se retirer des terrains internationaux à l’issue de la compétition. C’est alors Zezinho qui endosse le rôle de star des Djurtus lors des deux CAN, avant de prendre à son tour sa retraite internationale suite à la dernière en date, à seulement 26 ans. En Ligue 1, ce sont Moreto Cassamá à Reims et Mama Baldé à Dijon qui reprennent aujourd’hui le flambeau. Zezinho, Cassamá, Baldé : trois joueurs nés à Bissau et débarqués adolescents au Portugal pour y suivre leur formation, exemples révélateurs d’un système post-colonial qui sert les intérêts footballistiques des deux pays.

Demain, nous vous publierons la deuxième et dernière partie de ce mini-dossier consacré à la Guinée-Bissau. Au programme : le rôle moteur du football portugais auprès du pays, et la diaspora à travers l’Europe qui concerne Ansu Fati ou Dayot Upamecano pour ne citer qu’eux.

Par Nicolas Raspe (@TorzizQuilombo)

Crédit photo : PA Images / Icon Sport – Guinée-Bissau

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