[INTERVIEW] Faneva Andriatsima (Madagascar) : « les Barea c’est une histoire de coeur »

Juin 2019, Égypte : Madagascar déjoue tous les pronostics en atteignant les quarts de finale de sa première Coupe d’Afrique des nations. L’épopée rend le pays euphorique. Capitaine des Barea, surnom donné aux joueurs de la Grande île, Faneva Andriatsima (40 sélections, 14 buts), attaquant bien connu des pelouses de National et Ligue 2 revient sur cet épisode fondateur.

Ultimo Diez – Dans quelques jours, l’aventure égyptienne de Madagascar fêtera son premier anniversaire, qu’est-ce qui te vient à l’esprit en y repensant ?

Faneva Andriatsima : Énormément de fierté. Personne n’aurait mis une pièce sur nous même si on était les premiers qualifiés pour la phase finale. On a mis beaucoup de cœur, d’enthousiasme. Ça n’a pas suffi pour aller jusqu’au bout, mais quelque part on s’est défendu avec nos meilleurs armes.

Rembobinons ensemble, toute cette histoire démarre plus au moins au moment où Nicolas Dupuis, ex-entraîneur de CFA, reprend la sélection. Toi tu étais déjà là depuis 2006, comment expliques-tu que Madagascar soit passé d’une équipe de seconde zone du continent au premier pays qualifié des éliminatoires ?

Je pense que le déclic a eu lieu au dernier match des éliminatoires de la CAN 2017. On jouait contre l’Angola (1-1). À ce moment-là, j’ai parlé avec tous les joueurs pour leur dire qu’on devait multiplier par quatre nos efforts pour accrocher une qualification. Moi, j’ai toujours été convaincu qu’on pouvait y aller parce qu’il y avait plein de talents malgaches éparpillés un peu partout : Lalaina Nomenjanahary (Paris FC), Anicet Abel (Ludogrets), Thomas Fontaine (Lorient) par exemple. C’était évident qu’en prenant les talents de Madagascar et d’Europe, on aurait des résultats. Je m’en rappelle très bien, c’était juste avant ma signature à Sochaux, à ce moment-là j’ai commencé à me dire, peu importe le sélectionneur, on va rassembler tous les joueurs malgaches pour faire une équipe au niveau de la CAN.

On préparait le match décisif pour se qualifier à notre première CAN et notre groupe était à droite à gauche.

Comment s’est faite l’intégration de Nicolas Dupuis au sein de l’équipe ?

Il a pris ses marques, même si c’était un peu compliqué pour lui au début.

C’est-à-dire ?

Le décalage entre la France et Mada, c’est compliqué à gérer. J’ai une anecdote qu’il n’a pas oublié je pense. C’était pour le tour préliminaire à Sao Tomé. On devait tous se retrouver là-bas. Il y avait certains qui arrivaient de Madagascar et d’autres de France. La première délégation arrive, et là on se rend compte qu’il manque le deuxième gardien. Le truc c’est qu’on avait prévu seulement deux gardiens pour ce match. Résultat, on a dû appeler en urgence Ibrahima Dabo qui était à Créteil. On était à deux doigts de n’avoir qu’un gardien. Finalement, on gagne le match aller (1-0). Il reste le retour, cinq jours plus tard pour se qualifier. On devait rentrer directement à Madagascar, mais il manquait 3 places que la fédé n’avait pas anticipées. Panique. Je ne sais pas comment Nicolas s’est débrouillé, mais il a réussi à trouver des billets qu’il a avancé lui-même. Il y avait un défenseur, un milieu de terrain et le gardien, ils ont dû repasser par la France pour arriver à Mada deux jours après nous. Voilà comment on a joué avec les imprévus… On préparait le match décisif pour se qualifier à notre première CAN et notre groupe était à droite à gauche.

Madagascar-Barea

Tu racontes souvent les difficultés avec les instances malgaches pour professionnaliser la sélection, qu’est-ce qu’il manque à Madagascar pour franchir un cap ?

Je pense qu’il manque surtout de l’organisation et de la logique. On passe beaucoup de temps à faire face aux imprévus, à négocier. C’est du temps qu’on ne passe pas sur le terrain. Je me rappelle du match contre la Guinée qui pouvait nous qualifier pour la CAN. On a dû négocier pour un vol privé qui coûtait 50 000 au lieu de 30 000 sur un vol commercial. C’était vraiment la guerre entre les joueurs et la fédération. 20 000, c’est peut-être une somme, mais au bout tu as la possibilité de voir le pays disputer sa première CAN. Normalement, tu ne devrais même pas hésiter. Le pire c’est qu’avec la pression du public, ils ont fini par céder.

On te sent remonté…

Oui parce que c’est déjà un bel investissement pour certain de venir en sélection, s’il faut derrière passer du temps à régler des problèmes…

On ne prend pas d’argent en sélection, mais je le dis toujours aux joueurs : porter un beau maillot, ça doit être une motivation supplémentaire, même une récompense.

Quand tu parles d’investissement, qu’est-ce que tu entends ?

Jouer pour Madagascar est vraiment une chose magnifique. Ça dépasse le cadre de la sélection. On joue pour le peuple, on y met sa vie, parfois son argent. On laisse aussi des choses de côté. L’investissement, c’est notre confiance dans le projet.

Vous avez vraiment vendu vous-mêmes des maillots pour vous autofinancer ?

C’est une histoire vraie (rires). En fait, on s’est rendu compte lors du premier match des éliminatoires qu’on avait même pas d’équipements identiques. C’est réel ! L’état de certains maillots était vraiment limite, certains avaient des trous, d’autres n’étaient pas à la bonne taille. Moi, je trouvais ça fou. On a parlé avec Adidas pour créer un maillot pour les fans. L’idée c’était de vendre des maillots pour financer nos équipements à nous. On a acheté un lot de maillots sur lequel on se faisait une marge de 10 euros. Derrière, il fallait écouler le stock et c’est compliqué parce que tu ne vends pas un maillot de Mada à 100 euros. Bref, on a fait cette vente pendant un an et demi. En même temps, tu dois avancer les frais des équipements. Moi par exemple, j’ai acheté 300 maillots, je me suis dit : « j’en vends un par jour ». Finalement, on a réussi à en vendre 1000 pour lever 11 000 euros.

C’est quand même exceptionnel comme histoire, vous devez en tirer une sacré fierté…

Le plus beau, c’était de nous voir avec la même tenue. On ressemblait vraiment à quelque chose à l’aéroport ou à l’entraînement. Et puis, je suis certain que c’est une motivation supplémentaire. On ne prend pas d’argent en sélection, mais je le dis toujours aux joueurs : porter un beau maillot, c’est déjà une récompense.

Lire aussi : [CAN 2019] Madagascar : le fabuleux destin des Barea

A ce moment-là vous avez été suivi par un long format de Canal +, dans le documentaire, on découvre l’ambiance à la fois festive et traditionnelle de votre vestiaire, en quoi fait-elle partie de l’ADN des Barea ?

En fait, cette sélection malgache, c’était une bande de potes. Malgré tous les problèmes qu’on avait, on était là pour le pays. Tous les joueurs, vraiment tous, ont fait partie de cette histoire avec beaucoup de solidarité. Les Barea, c’est une histoire de coeur. Au fond, je crois que la sélection reflète vraiment ce qu’est Madagascar : des gens heureux d’être là, souriants. C’est vrai que ça me manque aujourd’hui. Tu peux jouer dans n’importe quel club, tu n’auras jamais cette ambiance là. Il n’y a qu’à Madagascar que tu peux vivre un truc pareil.

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C’est beau le cœur, la solidarité et l’enthousiasme, mais à un moment ça ne passe plus.

Sur le terrain, vous terminez premiers de poule devant le Nigeria que vous avez même battu (2-0). À ce moment-là, vous pensiez à quoi ?

On était étonné de nous-même, je ne vais pas mentir, fiers aussi d’avoir réussi nos premiers pas dans cette compétition où personne ne nous connaissait vraiment. Faire un nul contre la Guinée (2-2), c’était déjà beau. Gagner un premier match contre le Burundi (1-0), c’était un challenge. Puis, faire tomber le Nigeria (2-0) derrière, c’était vraiment un petit miracle. Même s’ils avaient fait tourner, on a montré qu’on pouvait jouer libérés avec notre stratégie défensive. Et puis voilà, tu le vois sur les matchs, on joue avec un pressing plus haut, on était en pleine confiance.

Derrière vous enchainez avec une victoire épique contre le Congo (2-2, 4-2 aux tab) en huitièmes, est-ce qu’on peut parler de la plus belle victoire de l’histoire de Madagascar ?

La plus belle, je ne sais pas. Mais en tout cas, il faut resituer notre équipe. On voulait juste gagner un match, c’était ça notre objectif. On finit premier de notre poule, à partir de là on ne voulait plus s’arrêter.

Vous tombez finalement en quart contre la Tunisie (3-0), qu’est-ce qu’il a manqué sur ce match ?

C’est beau le cœur, la solidarité et l’enthousiasme, mais à un moment ça ne passe plus. On joue au football de haut niveau. C’est beau, il y a de belles histoires. Mais la réalité du terrain, c’est que ce sont les talents qui te font gagner. Si tu n’as pas le joueur qui te fait basculer le match, tu fais 0-0 au mieux. Tu joues ensemble, tu cours ensemble, mais à la fin c’est le talent brut qui te fait soulever des trophées. On est arrivé jusqu’à la limite des Barea.

Finalement, selon toi qu’est-ce qu’il va rester de cette CAN à Madagascar ?

Normalement c’est le début de quelque chose. Mais… (il réfléchit). S’il ne se passe rien au niveau des institutions, il y a un risque de se souvenir des  Barea seulement comme d’une belle aventure. Les joueurs sont là, il y a de bons éléments, maintenant il faut que la formation locale se développe. Si tu ne fais rien, les Barea c’est terminé, simplement parce que d’ici 2-3 ans tout le monde aura bien franchi la trentaine.

Au plus profond de moi, je voudrais vraiment que cette CAN 2019 serve aux joueurs locaux.

Tu penses que de nouveaux talents malgaches vont émerger dans les prochaines années ?

Sincèrement, je ne vois pas grand monde pour le moment. Mais c’est logique quelque part. Tu pars d’un système où il faut tout construire. Aujourd’hui, à mon avis, ce n’est pas dans la formation de joueurs qu’il faut investir mais dans la formation de coach. On a eu cette belle CAN 2019, maintenant il faut nourrir ce que l’on a apporté en terme de résultats. C’est ça le vrai projet sportif. C’est bien beau d’avoir un beau stade de 50 000 places, s’il n’y a pas une équipe qui joue dedans, c’est inutile.

Qu’est-ce qu’il manque à Madagascar pour devenir un vivier aussi fourni que le Sénégal, le Cameroun ou le Nigeria ?

Des coachs comme je l’ai dit, mais aussi des infrastructures. À Madagascar, on a une académie réputée, une seule qui domine tout. Les gars font des matchs toute l’année. Ils gagnent 8 ou 10-0, c’est trop léger. D’ailleurs, dans la sélection de la CAN, on avait seulement 3 joueurs qui y étaient passés. Madagascar devrait avoir minimum 3 ou 4 académies comme celle-ci.

Reste aussi l’éventualité de recruter de nouveaux binationaux

Évidemment qu’il y a cette possibilité. Mais pour moi, il faut que les locaux, ceux qui sont nés à Madagascar, prennent aussi le relais. C’est ça Madagascar, c’est un mélange. La société est très métissée et cela doit aussi se refléter dans la sélection. Tu ne peux pas construire une sélection qu’avec des binationaux, ça ne peut pas donner des résultats éternellement. Au plus profond de moi, je voudrais vraiment que cette CAN serve aux joueurs locaux.

Tu as décidé de raccrocher avec la sélection, qu’est-ce qui a motivé ce choix ?

C’était difficile. Pendant deux ans, j’ai consacré une bonne partie de ma vie aux Barea. C’est quelque chose qui est en moi. Après il faut être conscient de ses limites. J’ai 36 ans. Il faut laisser la place aux jeunes. Madagascar a besoin de découvrir de nouveaux joueurs. Honnêtement, je me voyais mal être sur le terrain ou sur le banc et prendre la place de quelqu’un qui a du potentiel, la possibilité de montrer sa valeur.

Est-ce qu’on pourrait te voir intégrer le staff ou même devenir le sélectionneur ?

Sincèrement, je n’y ai pas pensé encore, parce que je joue toujours en club (NDRL : Al Fayha FC, Arabie Saoudite). Surtout parce que, je n’ai aucun diplôme. Ce n’est pas parce que j’ai été le capitaine que je suis destiné à devenir sélectionneur. Tant que je n’ai ni les compétences, ni les diplômes, je n’y penserai pas. On verra bien. Quoiqu’il en soit je resterai, toujours lié à cette équipe.

Crédit : Iconsport

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