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Après « Galère Football Club », « Génération Parker, au revoir et merci » et « Unai Emery, El Maestro », le 4ème livre de Romain Molina « Cavani, El Matador » est sorti dans toutes les bonnes librairies il y a quelques jours. L’occasion pour nous de revenir avec lui sur son projet artistique, loin d’une biographie édulcorée. 

Peux tu nous raconter la genèse du projet ? Comment est venue l’idée « Cavani » ?

Quand j’étais à Paris, dans les locaux d’Hugo Sport, pour la promotion du livre sur Unai, Bertrand Pirel me dit en rigolant : « Il faudra faire celui sur Cavani maintenant ». Je ne sais pas s’il est sérieux ou non, je lui réponds en rigolant : « J’en ai marre de faire des livres sur le PSG, ça ne m’intéresse pas. » Après j’ai réfléchi, j’ai pris quelques renseignements. Cavani, c’est Lugano, Forlan, Abreu, Recoba, l’Uruguay … J’ai cherché à savoir si c’était un « boludo » (« un con » en uruguayen), et je me suis rendu compte que ce n’était pas le cas, il y avait plein de trucs à dire. Je me suis senti dans la même philosophie que lui, un homme de la terre, puis rien n’avait été fait sur lui … Banco ! Je voulais faire quelque chose d’original et de barré, et c’est ce que j’ai fait.

Même procédé que pour Unai, de nombreux témoignages … Combien de temps ça t’a pris ?

Pour Unai, j’avais eu quasiment 50 témoignages, pour celui-ci j’en suis à quasiment 100. J’ai commencé en mars, j’ai terminé début septembre. La rédaction n’est pas le plus long, le plus long c’est de trouver les gars … Le livre est deux fois plus long que celui d’Unai. Ce fut une course, surtout durant le dernier mois et demi. J’aime me mettre des obstacles, j’aurai pu ne faire que 50-60 témoignages, ce qui est déjà énorme ! Ça dure parfois 3h. Avec Coronel, le premier préparateur physique de Cavani, ça a duré 3h30. Je remercie les personnes qui m’ont aidé, je ne parle pas italien donc j’ai fait appel à mes contacts pour quelques coups de main. Je remercie particulièrement Mathieu Martinelli, du très sérieux site Culture PSG, qui n’avait jamais fait d’entretien de sa vie. Il m’a fait 7-8 entretiens, je lui ai laissé carte blanche. Ses entretiens pourraient être publiées dans le Guardian, El Pais, L’Equipe Mag …

Ce ne sont pas des entretiens, ce sont des discussions de foot, et avec ses points tactiques très détaillés, c’est top. Mazzarri t’explique le détail des codes internes concernant les appels au premier poteau de Cavani. Ce degré de profondeur prend du temps … Ce n’est pas le livre parfait, mais j’ai voulu atteindre un certain degré de perfection. Je ne me suis ni foutu des gens, ni de moi-même au nom de la haute estime que je peux avoir de notre travail. On raconte des histoires, on a une responsabilité, on a un devoir d’exigence. Un devoir d’exigence pour les gens qui vont mettre 17 euros dans le livre aussi.

Tu parlais de Mazzarri, on retrouve qui d’autres ? Qui sont ceux qui t’ont le plus marqué ?

Je suis obligé de dire « Le Colonel ». J’étais au téléphone avec Walter Guglielmone, frère et agent d’Edi, qui me dit qu’il faut que je parle au « Colonel ». En fait, c’est Coronel, un préparateur physique. J’obtiens son numéro, et effectivement mes différents contacts me disent qu’il s’agit d’un colonel ! Je le contacte, on a parlé 3h30, quelqu’un de fascinant. Il est profondément humain, on a parlé de tout et de rien, de son métier, de la condition humaine. Il m’a fait pensé à Oscar Tabarez, Bielsa … les penseurs foot d’Amérique du Sud. Ils donnent un aspect lyrique au football, et lui était brillant, un type adorable.

Ensuite j’ai énormément rigolé avec Juan Surraco, j’ai mis 4 mois pour avoir son numéro, il jouait à Pise. Il n’a que des mots marrants à la bouche, sa façon de raconter les histoires …

Gustavo Ferrin, qui m’a théorisé le football uruguayen selon les zones rurales ou non.

Elias Ricardo Figueroa, qui ne parle pas beaucoup, était la star de la génération Suarez Cavani en Uruguay. Aujourd’hui, il a des problèmes avec l’alcool, je n’ai pas voulu faire ressortir le pathos. J’ai fait un chapitre « Le destin d’Elias ». La manière dont il en parle, c’est d’une grande pudeur. Le type a le cœur sur la main …

Beppe Corti, recruteur en chef de Palerme à l’époque, qui raconte comment Palerme, un des modèles de l’époque, travaillait, et a parlé de son travail autour du prisme d’Edi.

Et forcément Walter Guglielmone … Un jour, il m’a fait un cours sur comment cuisiner des oignons en Chine. C’est un moment qui m’a marqué. Il m’a parlé ésotérisme, d’histoire, de philosophie, de foot un peu de temps en temps …

Les Cavani sont-ils tous vu comme des ovnis ?

Y’a moyen. Deux employés du club m’ont dit qu’un jour, un joueur du PSG ne savait pas lire l’heure à l’horloge de la salle de kiné parce qu’elle était sans chiffre. Trente minutes avant, dans la même salle, Cavani était en train de faire une conférence sur ce qu’était le monde du vivant par la mer. Donc y’a un petit décalage. Une anecdote du livre le prouve. Un jour, Edi discute avec un mec du club, ils parlent pêche. Edi veut savoir où il peut pêcher. L’autre lui parle de Rambouillet. Donc Cavani et sa maman et se sont posés au milieu de l’étang à Rambouillet ! Le mec gagne 16M par an ! Faut imaginer la scène, c’est une star planétaire, il enchainait les buts, et il a suivi son intendant qui était dans une vieille 406 pour aller pêcher des poissons à Rambouillet.

Une autre anecdote qui n’est pas dans le livre. Shooting photo Hugo Boss pour les joueurs du PSG. A la fin du shooting, il va voir le photographe pour connaître le modèle et s’acheter son costume. Il a refusé que le sponsor lui offre, il a acheté ses costumes, c’est le seul au PSG.

Est-il vraiment heureux au PSG ?

Sur un terrain, il n’y a pas plus heureux que lui. Mais pour qu’il soit le plus épanouit possible, il faut qu’il soit à Salto en Uruguay. Après, il y a peut-être des villes plus propices que Paris à ce qu’il aime. C’est un homme des champs, des grands espaces. Quand il a du temps, il prend un avion et il va dans l’Aveyron. Il va dans le Plateau de l’Aubrac. Il a un ami ornithologue à une heure de Paris, il va souvent le voir, prendre les oiseaux sur lui, leur parler … Il fait des études agricoles. Il est beaucoup plus complexe et moins lisse qu’on ne peut le croire.

Tu penses que les gens vont découvrir qui est le vrai Cavani ?

Je ne l’ai pas mis non plus mais récemment dans une interview en Uruguay, on lui a demandé quel était son plus gros défaut. Il a répondu « ma sensibilité ». T’as pas cette impression venant de lui. Ça va surprendre les gens. Ce sont des témoignages parfois poignants parfois spectaculaires.

Du coup le livre s’adresse à quel public ?

Certains acheteurs de biographies aiment aller dans la vie privée du joueur, moi je me suis toujours interdit de faire la politique des braguettes. Je mentionne son divorce mais je ne vais pas plus loin. Dans vie privée, il y a privée. Il faut savoir respecter la vie des gens.

J’ai pris le risque d’aller au bout de mes idées. J’ai voulu aller plus loin que l’acceptable. Le premier chapitre n’a aucun rapport de près ou de loin avec Cavani, mais c’est une manière de l’introduire. J’ai essayé de mettre en scène.

Ca s’adresse à un public varié car ce n’est pas un livre élitiste. Les premiers chapitres sont vivants pour inviter les gens à lire. Quasiment tous les chapitres se terminent avec un entretien, c’est facile à lire. Le livre est découpable en deux : une première partie très uruguayenne avec les thèmes culturels, historiques … Et la deuxième partie avec les mecs de Naples, Palerme, une partie beaucoup plus tactique, psychologique.

Ce n’est pas une bio classique, je cite Alice au Pays des Merveilles, ce n’est pas ce que tu attends. C’est une vraie mise en scène. Ça peut presque être pour un public « pas foot »

Vu comme tu en parles, on a l’impression que c’est un film, pas un livre. Que c’est un travail d’images. C’est voulu ?

Il y a un prologue, 23 chapitres et un entretien final. Je lis énormément de littérature anglophone autour du foot. Il y a un côté très social, historique. Un de mes livres préférés est de James Montague, « Thirty One Nil », sur les outsiders aux qualifications à la Coupe du Monde. Je m’inspire énormément de ça, de Michael Calvin … Il donne un degré de profondeur incroyable. Ce sont eux mes inspirations. Le foot doit être vu comme un prisme d’outil social pour aller plus loin. J’ai réussi à le faire avec Cavani. Sur Palerme, j’ai réussi à faire ça, aller au delà du foot. Naples, pareil. C’est un bouquin imagé. Le chapitre 10 pourrait être un chapitre de thriller, mais ce n’est pas voulu, c’est spontané. Je ne cherche pas à faire du style, il ne faut pas forcer son écriture. C’est là où je suis content, j’ai réussi à faire quelque chose qui me ressemble et qui devrait surprendre le lecteur.

Pour faire ça, il ne faut pas être un peu blasé du monde du foot ?

Si tu me demandes si j’aurais pu le faire sur quelqu’un d’autre, la réponse est « ça dépend qui ».

Dans ta manière de concevoir ton livre, est-ce qu’on peut le faire avec un français ? Avec une superstar comme Neymar ? Ou il faut que ce soit un « ovni » ?

Sur Neymar ce n’est pas possible. Qui dit Neymar, dit contrôle. Moi j’ai dit au frère de Cavani que je voulais être indépendant. Ca a pris du temps d’avoir sa confiance mais il n’a pas cherché à lire une ligne.

Par désintérêt ?

J’ai la prétention de croire que c’est par confiance. Il a appelé des mecs que j’avais interviewé pour savoir comment ça s’était passé et ils ont dû dire que je n’étais pas le dernier des enfoirés. Après, j’ai dis à Walter que je ne voulais pas traiter Edinson comme une superstar, c’est un humain comme toi et moi. Et ça, il a aimé. Ce ne sont pas des gens dans le paraître. Cavani a toujours dit que son modèle était son frère, pour comprendre Edi il faut comprendre Walter.

Avec d’autres joueurs, c’est quasiment impossible car ils veulent un contrôle, et moi c’est niet. Ce n’est pas une bio officielle, c’est une œuvre.

Je ne suis pas blasé du foot actuel. Avant de prendre le projet, je me suis renseigné sur le mec. Je ne l’aurais pas fait avec n’importe qui. Je ne suis pas fan de lui mais j’ai beaucoup de respect pour lui, pour l’être humain. Il faut un certain degré d’authenticité pour pouvoir faire ce genre d’enquête.

En France, il y a une fissure avec le monde médiatique, c’est compliqué de monter ce genre de projet. En plus, on est arrogant comme pas possible. Les seuls qui ne me répondent pas, ce sont les français. Alvaro Negredo m’a arrangé un entretien ! En cinq minutes ! En France, j’ai pris des vents par Clément Chantôme, Nicolas Douchez, Yohan Cabaye, Bahebeck, Ongenda …

Depuis son arrivée, on a l’impression que Cavani n’a jamais été jugé à sa juste valeur, en terme de performances. On a l’impression qu’il passe toujours derrière les vedettes. Est ce qu’il se sert de ça ? Il s’en fout ?

Je pense qu’il n’en a rien à branler. Ses proches, idem. Ce qui lui importe c’est d’avoir la confiance de son entraîneur, et de jouer dans l’axe en club. En sélection, il veut bien jouer sur un côté. Durant les premières années, ce n’est pas Zlatan qui l’a gavé, c’est le fait de devoir jouer sur un côté. La popularité, s’il la cherchait il ne la jouerait pas comme ça. Toutes les actions humanitaires qu’il fait … C’est même pas qu’il les cache, c’est qu’il ne veut pas que ça se sache.

On l’a mal jugé car il a un style unique. C’est pas un génie, loin de là, mais il correspond à l’ADN des joueurs qu’apprécient les supporters du Parc. Des joueurs à la Sorin, Pochettino, des mecs qui ne trichent pas. Mais c’est l’inverse de tout ce qu’est la direction de Nasser. Il fait tâche. On est dans un club qui met les joueurs au-dessus de son institution. Cavani c’est l’inverse. Mais quand tu prends le cœur des Ultras, qui eux savent ce que représente le Paris Saint Germain, je pense que Cavani s’inscrit dans les joueurs qui ont marqué le club.

Si ça se passe mal en Ligue des Champions, on peut s’attendre à une nouvelle lessive en fin de saison. L’entraineur ? Pourquoi pas Edi aussi ?

Je ne sais pas … Il a quand même prolongé 3 ans, l’an dernier et ce, sans réclamer auparavant une augmentation tous les 6 mois comme d’autres. Ils ne vont pas le mettre à la porte comme ça, surtout pas un uruguayen (rires). Le mec est bon, les derniers matchs sont quand même significatifs, il a répondu en patron. Neymar peut apporter énormément à Cavani. Mais la réciproque est vraie. Si Cavani part, tu fais quoi ? Mbappé est-il un vrai 9 ? Dans le livre, Pastore t’explique à quel point Edi, tactiquement et par son profil, est ultra complémentaire à tout le monde. Et puis Nasser l’adore … Il n’a jamais voulu lâcher Edi. Il prolonge aussi car il a un bon rapport avec Unai. Maintenant, tu mets n’importe quel entraîneur …comment tu peux te passer de Cavani ? Ne serait-ce que tactiquement. Mbappé, Neymar ont besoin de toucher beaucoup le ballon. Cavani s’en fout. Il veut juste casser la cage. Si tu remplaces Edi par un mec qui doit toucher beaucoup le ballon …

Un dernier mot ?

Encore un remerciement pour toutes les personnes qui m’ont aidé pour les retranscriptions en italien (dont quelqu’un d’Ultimo Diez qui se reconnaîtra) et une pensée pour le papa de Sara.

Pour se procurer l’ouvrage, c’est ici que ça se passe !