[Football féminin] Et si on arrêtait un peu la comparaison ?

Oubliez Knysna ! Depuis 2010, jamais une Coupe du monde de football n’aura créé autant de polémiques en dehors des terrains. Non pas que les Bleues aient eu un comportement particulièrement indigne à l’instar de leurs glorieux ainés, mais c’est plutôt leur statut en lui-même qui a beaucoup fait parler, en comparaison avec celui de leurs homologues masculins. Forcément, dès que le ballon rond sort du rectangle vert, tout le monde y va de son commentaire…

UNE DIFFÉRENCE DE SALAIRES JUSTIFIÉE, MAIS INJUSTIFIABLE

Le fait que la France soit le pays hôte de la compétition, ainsi que la couverture mise en place par l’ensemble des médias, allaient forcément contribuer au suivi attentif de l’ensemble de la population. Il fait beau, les oiseaux chantent, et les gens sont en terrasse, comme pour nous rappeler au bon souvenir de 2018 et 2016. Sauf que cette fois-ci, l’année est impaire et la Coupe du Monde est féminine : près de deux ans après #MeToo et à l’heure où plus aucun dérapage sexiste n’est toléré, il était également prévisible qu’une bien-pensance ambiante flotterait dans l’air. Les politiques s’y sont mêlés les premiers, parce qu’il est scandaleux que les filles gagnent moins d’argent que les garçons.

Tweet de la Secrétaire d’État chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes, Marlène Schiappa (02/07/19)

Tweet de la député européenne LFI Manon Aubry (07/06/19)

Si les footballeurs gagnent plus d’argent que les footballeuses, c’est tout simplement parce qu’ils rapportent plus d’argent. Et c’est aussi pour cette raison là que les ouvriers du ballon rond, que sont les footballeurs aux ordres de leurs dirigeants, gagnent plus d’argent que les 20 % d’ouvriers en France. Dans le football, les employeurs ne rémunèrent pas leurs salariés en fonction de l’utilité de leur travail, mais bien selon l’argent qu’ils vont générer, produit lui-même de la demande que suscitent les footballeurs. Et comme nous sommes des millions à baver devant les abdos de Balotelli, voilà pourquoi il est millionnaire. On ne peut malheureusement pas en dire autant pour Gaëtane Thiney.

Toutefois, il faut bien avoir en tête que cette inégalité de fait est à l’origine discriminatoire. Les femmes n’ont pas toujours eu les mêmes droits que les hommes – on est en droit de se demander si c’est encore le cas aujourd’hui… – et le milieu du football n’a pas fait exception. En Europe, il faut attendre la fin des années 1960 pour que le football féminin soit reconnu officiellement, alors que se tient au Mexique, en 1970, la neuvième édition de la Coupe du Monde (masculine). S’il y a inégalité de salaire, ce n’est pas uniquement parce que les femmes ne rapportent pas autant d’argent que les hommes, mais surtout parce qu’elles n’ont pas eu la possibilité de le faire, le football féminin ne se développant que très tardivement. De ce point de vue-là, fustiger l’écart de salaire entre hommes et femmes est parfois malhonnête, mais reste justifié sur le fond.

COMPARER POUR MIEUX DÉNIGRER

Face à ces bons sentiments qui fleurissaient, une autre pensée a rapidement émergé sur les réseaux sociaux après le début de la compétition. A la vue des matchs, plusieurs personnes se sont indignées pour nous rappeler que les footballs féminin et masculin étaient inégaux aussi en termes de niveau de jeu, en n’hésitant pas à mentionner la sombre anecdote d’un match de préparation remporté en 2017 par les U15 masculins du FC Dallas face aux Américaines, championnes du monde en titre (5-2). Si ce match peut apparaître comme étant révélateur pour certains, il convient d’en préciser le contexte : des jeunes probablement déterminés et motivés par cette opposition, contre des Américaines en manque de rythme et sans doute soucieuses de ne pas se blesser. A ce petit jeu-là, on peut également rappeler que les Bleus, futurs champions du monde, battaient laborieusement les U19 du Spartak Moscou l’année dernière (3-2), au lendemain de leur match contre l’Australie (2-1).

Photo Melanie Laurent / A2M Sport Consulting / DPPI

Derrière la boutade se cache en vérité une réelle volonté de dénigrer le football féminin, au moyen de la comparaison avec le football masculin. Pourtant, il apparaît comme évident pour tout le monde qu’un homme est physiquement plus fort qu’une femme. Il ne s’agit pas de nier cette réalité-là, mais alors, quel est l’intérêt de le rappeler, si ce n’est de délégitimer les femmes ? Le fait est que la comparaison sexiste n’existe majoritairement que pour le football, provenant d’un public plus souvent habitué à regarder les hommes que les femmes – en raison aussi de l’émergence tardive du football féminin. Dans d’autres sports, la cohabitation se fait de manière beaucoup plus sereine. Personne n’a dénigré les performances des handballeuses françaises, championnes du Monde et d’Europe en titre, au motif qu’elles sont bien évidemment moins « fortes » que les hommes. L’explication de cette différence est sans doute à rechercher du côté de l’ancrage de ces sports : le handball, comme le basket-ball, ont historiquement accueilli proportionnellement plus de femmes parmi leurs licenciés que le football, qui reste le pré carré des garçons. On peut supposer que les suiveurs de ces sports sont peut-être plus « éduqués » à voir des femmes courir que les amateurs de football, où la virilité reste une valeur fortement associée aux vestiaires sentant bon la bière et la transpiration.

UNE MÉDIATISATION QUI DÉRANGE

S’il y a un domaine où les femmes ont presque fait concurrence avec les hommes, c’est au niveau de la popularité : des stades pleins mais également des cartons d’audience à la télévision, certes facilités par une couverture médiatique sans précédent. Canal + et TF1 ont mis le cœur à l’ouvrage en mettant en place un dispositif similaire à la dernière Coupe du Monde masculine, avec la diffusion d’affiches hors-équipe de France dès la phase de poules et des émissions débriefant les matchs en longueur, avec des consultants spécialement recrutés pour l’occasion (Louisa Necib, Reynald Pedros, Olivier Echouafni…). Cette couverture médiatique ne se limite pas qu’aux diffuseurs, mais s’étend bien à l’ensemble des médias français, qui se sont tous mis à la page pour l’occasion.

Le Mag de la Coupe du Monde féminine de la FIFA (tf1.fr)

Forcément, cette large médiatisation ne plait pas à tout le monde. Il y avait déjà ceux qui n’aiment pas le foot, mais il y a désormais ceux aussi qui n’aiment pas le « foot féminin ». Comme si, le football « féminin » était totalement un autre sport, qui n’aurait rien à voir avec le « vrai » football, celui entre mecs. Certes, on a déjà évoqué la différence « naturelle » de niveau entre hommes et femmes… Mais derrière cet « argument », sur quoi se fondent véritablement les critiques ? Il y a aussi ceux qui déplorent le trop grand écart de niveau entre certaines équipes, en prenant exemple sur la récente fessée donnée par les Etats-Unis à la Thaïlande (13-0) ; comme si là encore, cet écart de niveau se retrouvait uniquement dans le football féminin, alors que deux semaines auparavant, la Norvège déboitait de la même manière le Honduras en Coupe du Monde U20 chez les hommes (12-0). Par prolongement, citer comme excuse l’hégémonie de l’OL de Wendie Renard pour ne pas suivre le championnat de France féminin apparait un peu comme hypocrite quand la Ligue 1 vit peu ou prou la même situation avec le PSG.

Il faut rappeler que personne n’oblige ceux qui regardent le football féminin et qui trouvent ce spectacle indigne. Enfin si… Il y a ceux qui le font sous le prétexte fallacieux du féminisme, comme s’il fallait se forcer à mater du football féminin juste parce que ce sont des femmes sur le rectangle vert. Pas sûr par ailleurs que les principales intéressées apprécient cette démarche, puisque cela revient d’abord à les considérer comme des femmes plutôt que comme des footballeuses. Pour résumer, personne ne doit s’infliger la peine de regarder du football féminin si on le ressent comme tel, tout le monde s’en portera mieux. Arrêtons simplement de comparer ce qui n’est pas comparable, la séparation stricte qui existe entre le sport masculin et féminin suffit à le démontrer. Pour les vrais passionnés de football, qu’importe le niveau. Pourtant, parmi ceux qui critiquent le niveau du football féminin, il existe certainement des footeux du dimanche, passant leur week-end à se frotter les cuisses contre les synthétiques ou à écumer les buvettes des stades municipaux ; ouais mais bon là c’est des mecs c’est pas pareil. A ceux qui ont suivi l’émission belge cultissime Les héros du gazon, rappelez-vous que la section féminine d’Anderlecht avait surclassé les valeureux amateurs d’Yvoire B. Et mince, moi aussi je me mets à comparer…

Photo crédits : VANESSA CARVALHO / BRAZIL PHOTO PRESS