Les exilés #3 – Clément Benhaddouche : « A Hong Kong, la Premier League est diffusée partout »

Depuis toujours, Clément Benhaddouche (23 ans) vit à Hong Kong. Né à Lille de parents français, il s’est lancé dans une carrière professionnelle dans cette région administrative chinoise… bien différente de la Chine. Passé également par les Etats-Unis, l’arrière droit du Kitchee SC est épanoui dans son début de carrière et dans sa vie, évidemment touchée par la crise politique hongkongaise.

 

Quel a été le parcours qui t’a poussé à devenir footballeur professionnel à Hong Kong ?

J’ai toujours joué au football, déjà à Hong Kong. A l’âge de 12 ans, j’ai intégré le centre de formation du Kitchee SC. Après quatre ans au centre, je suis parti finir mon lycée en Floride pour me faire repérer par une bonne université américaine et pouvoir jouer en Division 1 de NCAA (le championnat universitaire américain). J’ai rejoint pendant quatre ans une fac au Massachusetts où je faisais partie de l’équipe de football. A l’été 2018, je suis revenu à Hong Kong et, après un test, j’ai signé définitivement en janvier 2019 pour le Kitchee SC, mon club formateur.

Comment évalues-tu ton début de saison ?

Le club est en pleine période de transition. Sur ces dernières années, Kitchee était le meilleur club de Hong Kong (6 titres sur les 9 derniers championnats). Aujourd’hui, les joueurs sont assez âgés et le club a été restructuré pour lancer les jeunes. Pour ma part, ça avait bien commencé puisque j’avais beaucoup d’opportunités de jouer. On n’avait malheureusement pas les résultats escomptés, mais on est en train de redresser la barre. A titre personnel, je suis en concurrence directe avec le titulaire de l’équipe nationale de Hong Kong, qui a plus d’expériences. Au début je jouais pas mal, ensuite c’était du 50-50. Malheureusement, je suis blessé depuis quelques semaines, je devrais reprendre durant le mois de janvier.

Clément Benhaddouche en compagnie de Raheem Sterling, après un match amical contre Manchester City

Comment juges-tu le niveau du championnat à Hong Kong ?

Je n’ai pas vraiment de point de repère, puisque que je n’ai jamais joué en France, mais d’après d’autres français, je dirais Nationale 2 ou Nationale 3. Kitchee pourrait peut-être prétendre à mieux, étant donné qu’on joue le haut de tableau et les compétitions asiatiques.

Est-ce qu’il y a un statut professionnel ?

Il y a quatre divisions à Hong Kong et les joueurs des dix équipes de première division ont le statut professionnel. En termes de rémunération, on va dire que quatre clubs mettent les moyens. Pour comparer, le salaire d’un bon footballeur ici représente quelques milliers d’euros mensuels. La rémunération est juste par rapport au niveau auquel on joue. Et si un joueur a besoin d’un appartement par exemple, le club s’en occupe.

Y a-t-il un engouement pour le football à Hong Kong ?

Le week-end, la Premier League est diffusée partout ! Dans les bars, les restaurants… Le football local était très important lorsque Hong Kong était encore une colonie anglaise. Lorsque la région est repassée sous l’autorité de la Chine, les règles ont changé, notamment pour les droits des joueurs étrangers. Les stades étaient donc moins remplis. Nous, à domicile, on peut compter entre 6 000 et 7 000 spectateurs pour les gros matchs. Avant, ça pouvait monter à 20 000.

Le championnat hongkongais était l’un des premiers championnats professionnels d’Asie. Dans les années 70-80, c’était une destination phare pour les joueurs européens en pré-retraite. Aujourd’hui, les clubs ont le droit à cinq étrangers, plus un asiatique, plus un Chinois, avec seulement quatre non-hongkongais sur le terrain. Moi, je ne suis pas considéré comme un joueur local, mais j’ai été enregistré avant un changement de règle, du coup je passe entre les gouttes.

Les fans de football hongkongais affichent-t-ils leurs couleurs ?

C’est surtout le football européen qui règne ici. Par exemple, dans la rue, on peut voir beaucoup de maillots de clubs anglais. Liverpool, Arsenal, Manchester United et Chelsea sont les plus représentés, même si on peut retrouver tous les gros clubs d’Europe.

« La culture de l’Est rencontre celle de l’Ouest »

A quoi ressemble la vie à Hong Kong ?

C’est une grande ville très internationalisée. Il y a la plage, les montagnes et l’animation d’une ville. La nature y est vraiment intégrée. A Hong Kong, on dit que c’est un lieu où « la culture de l’Est rencontre celle de l’Ouest ». C’est vrai parce qu’il y a beaucoup d’expatriés ici, car c’est une ancienne colonie anglaise. Culturellement, il y a de tout et beaucoup d’histoires. On peut y retrouver des temples ou des monuments en rapport avec la seconde guerre mondiale qui a touché la région. Toutes les nationalités sont vraiment intégrées. D’où que tu viennes, tu pourras trouver quelqu’un qui vient du même endroit que toi.

Tu te vois y rester encore longtemps ?

Je suis Français, mais Hong Kong, c’est chez moi. Ça va dépendre de la situation actuelle de la région, parce qu’on ne sait pas trop ce qu’il adviendra ici. Ça dépendra aussi de ma carrière, mais c’est logique de rester à Hong Kong, car c’est plus réaliste pour moi de faire une carrière en Asie qu’en Europe. Si je voulais changer de pays mais rester en Asie, il faudrait que je change mon passeport pour coller avec les quotas d’étrangers des championnats aux alentours.

Comment te situes-tu par rapport à la crise qui touche Hong Kong en ce moment ?

Ça m’affecte beaucoup. Hong Kong c’est ma maison et voir la violence dans les rues c’est triste. Surtout que Hong Kong n’a jamais vu ça, des affrontements entre la police et des jeunes manifestants. Cette région est l’une des plus sûres au monde, on s’y sent en sécurité même à n’importe quelle heure du soir et là, voir la violence et les rues détruites, ça me touche.

Est-ce que tu te vois venir en France à court ou moyen terme ?

En Europe, pour devenir footballeur, il faut vraiment tout donner, quitte à négliger son éducation. Je n’ai pas voulu prendre le risque de me retrouver sans plan B si le football ne fonctionnait pas pour moi, donc je me suis détaché de l’Europe et de la France. Après, si j’ai une opportunité, ça ne me gênerait pas de tenter quelque chose. Après, ça serait plus pour l’expérience parce que c’est plus réaliste pour moi de rester en Asie pour y gagner ma vie en tant que footballeur. Le niveau me correspond plus. En Europe, la compétition est vraiment très relevée.

Après, j’aime la France, j’essaye d’y revenir les étés, j’y ai encore de la famille. J’aime beaucoup la nourriture, les villes où je vais. Il y a une belle qualité de vie en France.

« Le football, le 2e sport le plus joué pour les américains entre 12 et 24 ans »

Tu as un parcours atypique puisque tu as joué notamment quatre ans dans une fac aux Etats-Unis, pourquoi être parti là-bas ?

Je voulais conjuguer le football et l’éducation. Pour moi, le niveau universitaire américain est le meilleur niveau amateur au monde. Beaucoup d’Européens qui sortent de centres de formation tentent leur chance. Je suis persuadé que des équipes contre qui j’ai joué auraient un bon classement dans le championnat hongkongais. L’environnement est très professionnel. On avait énormément d’équipements pour se préparer ou récupérer, je n’avais jamais vu des infrastructures comme ça. Ce n’est pas comparable avec ce que j’ai à Hong Kong et je suis sûr que certains clubs européens n’ont pas ce que j’avais quand j’étais au Massachusetts.

Le football y tient-il une place importante ?

Dans ma fac, il y avait aussi une équipe de foot US, de basket et de hockey, donc on passait au second plan. Quand on jouait bien et qu’on avait des bons résultats, on avait une reconnaissance de l’école et des autres étudiants.

Clément Benhaddouche avec l’équipe de UMass, lors de son passage aux USA

Penses-tu que le football peut devenir un sport majeur aux Etats-Unis ?

C’est le 2e sport le plus joué pour les américains entre 12 et 24 ans ! Les filles comme les garçons adorent jouer au football. Par contre, à la télévision, on se rend compte que ce n’est vraiment pas le sport le plus important. La Premier League est diffusée à la télé locale donc c’est déjà une bonne chose. Et la Coupe du Monde 2026, qu’ils organiseront, va booster la popularité du football là-bas. Ça va aussi dépendre de l’équipe nationale. L’équipe féminine est très populaire, aux hommes de prendre le relais maintenant. Dans l’ensemble, il y a du potentiel.

Le vrai problème, c’est qu’il faut payer cher pour jouer dans un bon club qui n’est pas en MLS. Ce n’est souvent pas abordable pour les jeunes de 14 ou 15 ans. Ils doivent également payer les frais de déplacement ou les hôtels s’ils font des voyages, donc ça refroidit l’engouement.

Crédit photo : kitchee.com