[Interview] Michael Thomas, le héros d’Anfield 89 avec Arsenal

Nous vous en parlions il y a quelques semaines : en 1989, après une saison historique, l’Arsenal de George Graham se rend à Anfield pour la dernière journée de championnat. Au terme d’une fin de match épique (0-2), le héros se nomme Michael Thomas. Son but inscrit dans le temps additionnel offre un titre aux Gunners, qui le chassaient depuis plus de 18 ans. Ultimo Diez est parti à la rencontre de cet international anglais passé par Benfica et… Liverpool.

Vous êtes né à Lambeth (ville du Grand Londres) et avez signé pour Arsenal en 1982 à l’âge de 15 ans. Qu’est-ce qui vous a mené à choisir cette voie ?

J’ai commencé à jouer au football très tôt, comme tout le monde. Je ne m’arrêtais jamais de jouer, parfois jusqu’à ce que ma mère ait à crier plusieurs fois dans la rue pour me dire de venir manger le dîner. Cela a toujours été mon rêve de jouer au football.

Quels joueurs ont été vos inspirations ?

Mon inspiration était avant tout de voir tous ces jeunes joueurs noirs jouer et réussir, comme par exemple Laurie Cunningham  (premier joueur anglais ayant rejoint le Real Madrid à la fin des années 1970, ndlr), Cyrille Regis (West Brom, Coventry) ou encore Brendan Batson (Arsenal, Cambridge, West Brom). Sinon, à l’étranger, l’ensemble de l’équipe nationale du Brésil m’a beaucoup inspiré.

Vous avez débuté avec Arsenal durant une demi-finale de League Cup contre Tottenham, en février 1987. Qu’avez-vous ressenti ?

C’était juste incroyable de faire partie de cette équipe à cette époque. J’ai été le dernier de mon groupe à intégrer l’équipe première. Contre qui on allait jouer, cela ne m’importait pas du tout ! Je voulais simplement jouer. J’ai eu énormément de chance de pouvoir remplacer Gus Caesar et jouer mes 10 premières minutes. Toute ma carrière a été un rêve. Cela montre qu’il faut toujours travailler dur et que cela finit par payer.

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« Pour mon premier match, j’ai dû faire face à Chris Waddle pendant 10 minutes »

Vous avez gagné ce match puis la League Cup contre Liverpool en finale (2-1). C’était votre premier trophée…

C’était extraordinaire. J’ai grandi en voyant Liverpool tout écraser sur son passage, et ce sentiment de remporter notre premier trophée contre eux… je ne peux même pas le décrire avec des mots. C’est ce qui nous a donné la conviction qu’on pouvait vraiment réaliser de grandes choses.

Vous êtes ensuite devenu un titulaire en puissance, en jouant principalement arrière droit puis milieu de terrain. Quel est le secret derrière votre polyvalence ?

J’ai toujours joué arrière latéral durant ma carrière à Arsenal. J’ai été repéré par le club en jouant à ce poste durant mes très jeunes années avec l’Angleterre, même si à mon arrivée au club, on m’a souvent dit que je pourrais également évoluer au milieu. Mais cela n’a jamais été le cas jusqu’à l’arrivée de George Graham. Si vous vous rappelez de mon premier match, j’ai dû faire face à Chris Waddle à ce poste pendant 10 minutes ! Et durant le replay contre Tottenham, le coach avait un plan pour que je puisse correctement marquer mon idole d’enfance, Glenn Hoddle. Mais cela n’a pas été dur pour moi de m’adapter au poste de milieu de terrain. Je savais que je pouvais le faire. C’était plus dur mentalement, parce que je ne savais pas quel poste j’allais occuper dans le futur et comment cela impacterait ma carrière. J’étais le responsable d’une jeune famille.

George Graham voulait utiliser la jeunesse pour redorer le blason d’Arsenal (Steve Bould, Alan Smith, Kevin Richardson, Lee Dixon…). Comment était la vie en tant que joueur d’une équipe aussi jeune ?

La vie était simple. J’avais grandi avec la plupart de mes coéquipiers et nous avions gravi les échelons des catégories de jeunes ensemble. Les autres joueurs qui sont arrivés correspondaient à la mentalité du club, donc tout s’est bien passé. Je voudrais d’ailleurs particulièrement remercier Kevin Richardson, qui a ramené une véritable mentalité de gagnant dans ses bagages suite à son transfert en provenance d’Everton. A chaque séance d’entraînement il voulait absolument gagner, et cela a fini par déteindre sur nous.

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« Ce but (contre Liverpool), c’est comme si cela avait été prévu par les dieux »

Au début de la saison 1988-89, personne ne croyait en Arsenal. Et pourtant, à la mi-saison, l’équipe a 10 points d’avance sur Liverpool. Comment est-ce que votre jeune groupe a fait face à la pression ?

Que personne ne croyait en nous, c’est ce qui rend la chose encore plus savoureuse. George s’en fichait de ce que les gens pensaient de nous. On a vraiment pris les matches les uns après les autres. C’était comme évoluer en terrain inconnu, à part pour Kevin Richardson qui avait déjà gagné la Premier League avec Everton. Mais remporter le championnat, c’était tout de même notre priorité. De même pour tous les autres trophées, comme la FA Cup.

Votre match à Liverpool, prévu en avril, a été décalé à la fin de saison du fait de la tragédie d’Hillsborough. Vous deviez gagner à Anfield par au moins deux buts d’écart. Comment vous êtes-vous préparés ?

Après nos deux derniers matches à domicile, nous étions vraiment démoralisés de ne pas avoir pu remporter le championnat devant nos supporters, à la maison. La préparation a cependant été détendue, notamment grâce à Bob Wilson (entraîneur des gardiens, ndlr) qui nous rappelait souvent que la seule chose dont nous avions besoin, c’était 2 buts d’écart. On savait qu’on allait marquer. Il fallait juste les empêcher de faire de même. Concernant la préparation, on a beaucoup joué de matches à 5 contre 5 par équipes, qui est quelque chose que nous n’avions jamais fait auparavant.

Dans le temps additionnel, vous êtes lancé en profondeur et passez Steve Nichol, avant de battre Grobbelaar d’un piqué à la fois culotté et ingénieux. Vous donnez le titre à Arsenal…

J’avais loupé une occasion plus tôt dans le match, mais je savais que j’allais en avoir une autre. Je savais aussi, à ce moment, que Lee Dixon allait jouer long sur Alan Smith. Une fois la passe réalisée, je savais que j’allais faire cet appel. C’était quelque chose que l’on pratiquait souvent à l’entraînement depuis l’arrivée de George Graham. Alan Smith s’est retourné pour me lancer en profondeur. A ce moment précis, mon plan était de lober le gardien en visant l’autre côté, mais il y avait encore le défenseur Steve Nichols. Le ballon a tapé son épaule, puis la mienne, puis est revenu dans mes pieds.

Pour moi, c’était comme si cela avait été prévu par les dieux. Ensuite, je suis arrivé en 1 contre 1 face à un des meilleurs gardiens de l’époque, Bruce Grobbelaar. George Graham adorait les citations de cow-boys. Sa préférée était : « Viens, fais ce que tu as à faire et barre-toi de la ville le plus vite possible. » C’est exactement ce que j’ai fait. Ce 1 contre 1 face à Grobbelaar, c’était comme une partie de poker. Je savais qu’il ne fallait pas que je montre mes cartes, et lui a fait exactement ce que j’attendais de lui. Je savais que le piqué marcherait. Le reste est entré dans l’histoire.

Il n’y avait pas de meilleure manière pour remporter le titre…

A l’époque, nous savions que nous avions tout pour être une grande équipe, surtout avec notre groupe où tout le monde était soudé. C’était un sentiment incroyable de gagner ça « en famille ».

« Cette génération est entre de bonnes mains avec Mikel Arteta »

Vous avez une anecdote à partager à nos lecteurs français sur la façon dont vous avez célébré la victoire ?

Je me rappelle de George qui buvait avec nous au fond du bus. C’était particulier car il n’y venait jamais, sauf pour aller aux toilettes ! Voir tous les fans devenir fous en nous croisant sur l’autoroute, c’était un sentiment exceptionnel. Plus tard dans la soirée, nous sommes allés dans un bar pour jouer au billard, et c’est tout ce dont je me souviens.

Après 206 matches avec Arsenal et une relation devenue compliquée avec George Graham, vous rejoignez Liverpool en 1991. Est-ce que cela a été dur, sachant que les joueurs et supporters devaient encore cauchemarder à cause de vous ?

Pour être honnête, je voulais finir mon contrat jusqu’à l’été et ensuite considérer mes options. Pourtant, George voulait que j’en signe un nouveau, mais ce n’est finalement pas ce qui est arrivé. Liverpool me voulait tout de suite, et je voulais leur rendre la foi qu’ils ont eue en moi. Notamment en les aidant à remporter un championnat. Les supporters à la fois d’Everton et de Liverpool ont été très accueillants quand je suis arrivé dans leur ville.

Quel est votre meilleur et votre pire souvenir avec Liverpool ?

C’était vraiment quelque chose de fantastique de porter le maillot d’un aussi grand club, qui a longtemps dominé le football anglais et le football européen. Je dirais que mon meilleur souvenir est mon but en finale de FA Cup contre Sunderland en 1992 (2-0). Et le pire… La défaite contre Manchester United, toujours en finale de FA Cup, en 1996.

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Vous êtes ensuite parti au Portugal, à Benfica. A cette époque, il était rare que des joueurs anglais quittent leur pays…

J’avais toujours eu pour ambition de jouer à l’étranger. Il y avait même des rumeurs concernant l’Italie et la Sampdoria. J’ai adoré mon temps au Portugal. Le seul bémol était que tout le monde me parlait anglais alors que j’apprenais le portugais ! J’y ai adoré le football, avec un rythme plus lent, mais très technique. J’ai aussi eu des périodes compliquées, comme notre défaite contre Boavista, il me semble. C’est là que tout a commencé à changer : je me suis blessé au bout de 20 minutes, je ne pouvais plus sentir mon pied, mais j’ai tout de même continué à jouer.

Après cela, vous êtes revenu en Angleterre pour une dernière année à Wimbledon avant de raccrocher les crampons. C’était difficile de faire le choix ?

Non. La partie la plus dure, c’est de penser à l’après. Tenter une expérience de coaching ? Ou quelque chose de différent ?

Vous avez co-fondé une entreprise nommée « Phoenix Sports and Media ». Pouvez-vous nous en dire plus ?

Un groupe de joueurs et moi-même n’étions vraiment pas satisfaits de nos conseillers à l’époque. On s’est alors demandé : « Qu’est-ce que l’on pourrait vouloir d’une entreprise dédiée à ce service ? » On voulait tous de l’honnêteté, de l’intégrité, et surtout que le client soit la priorité de l’entreprise. C’est comme ça que nous avons eu l’idée de créer Phoenix Sports and Media. Nous voulions aider les sportifs à construire leur vie après leur carrière sans qu’ils aient à subir de stress concernant leur fin de carrière, comme cela a pu être le cas pour nous.

Nous voulions vraiment que ces derniers soient en position de choisir leur manière de quitter le monde du sport sans avoir à s’inquiéter du futur. Pour cela, nous avons créé des programmes d’apprentissage. Bientôt, nous allons visiter certains clubs en donnant des cours de sensibilisation sur la fin de carrière, et notamment face aux requins qui peuvent les attendre.

Une question difficile : qui supportez-vous durant les matches entre Arsenal et Liverpool ?

Peu importe l’équipe qui joue à domicile, je lui souhaite de remporter les 3 points. C’est plus dur pour les matches de Coupe, donc pour ces derniers, je suis neutre. Je suis toujours un grand fan de football, j’aime beaucoup gueuler devant la télévision durant les matches, mais je suis plus calme quand je suis au stade.

Quelle est votre opinion sur le travail de Jürgen Klopp à Liverpool ?

Cette équipe de Liverpool est juste incroyable. Je trouve qu’ils ont mieux joué au football la saison dernière, et ont eu plus de mal à complètement dominer leurs adversaires cette saison. Mais ils évoluent toujours à un très haut niveau de performance.

Cela a été plus dur pour Arsenal. Quel a été votre réaction à la nomination de Mikel Arteta en décembre dernier ?

Personnellement, je voulais Patrick (Vieira), Dennis (Bergkamp), et Bouldy (Steve Bould) ensemble pour gérer le club. Ils savent ce que représente le désir de remporter un championnat. Concernant Mikel, je trouve que c’était un petit peu trop tôt dans sa carrière de coach.

Cette équipe d’Arsenal regorge de très jeunes talents. Est-ce pertinent d’effectuer un parallèle entre cette génération et la vôtre ?

Je pense que cette génération est entre de bonnes mains avec Arteta. Il a bien montré qu’il était prêt à faire confiance aux jeunes s’ils sont assez bons. Cela va prendre quelques saisons pour réussir à construire une équipe aussi forte que celles de City ou de Liverpool, mais peut-être qu’ensuite ils parviendront à accomplir ce que l’on a pu accomplir. Je croise les doigts. Ils ont le potentiel pour devenir des joueurs de classe mondiale. C’est à eux de le vouloir maintenant.

Un grand merci à Michael Thomas pour son temps accordé. Many thanks mate.

Crédit photo : Goal.com

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