Un an après la Coupe du monde, où en est le football amateur français ?

Alors que la vitrine du football français triomphait l’été dernier en Russie, le football amateur, lui, trimait et appréhendait la saison prochaine. Celle-ci s’est conclue il y a quelques semaines. L’occasion de faire le bilan de cette saison, de se projeter sur les suivantes et de faire le tour des actualités du milieu amateur français avec Eric Thomas, président de l’Association Française de Football Amateur (AFFA).

Notre dossier de l’été dernier consacré à l’état de santé du football amateur français : 

S.O.S ! Football amateur en détresse

[Interview] Eric Thomas : « La Fédération française de football est un ogre qui dévore ses enfants »

L’an dernier, vous estimiez que « l’effet Coupe du monde » allait engendrer une arrivée d’environ 200.000 nouveaux licenciés dans les clubs de football amateur français. Qu’en fut-il ?

On ne s’est pas trompé, notamment sur l’arrivée des petits garçons et des petites filles dans les écoles de foot. En revanche, on a eu de grosses difficultés au niveau des U17, U19 et des séniors. On a perdu énormément de licenciés. Comment l’expliquer ? On veut peut-être un foot avec moins de contraintes, on privilégie les five avec les copains, on veut moins d’entraînements, moins de grands déplacements… C’est d’ailleurs un effet assez marquant de l’évolution de notre société. Mais au niveau des écoles de football, c’est le succès qu’on attendait.

Des estimations qui, d’ailleurs, vous inquiétaient. Vous craignez que par faute de moyens humains, techniques et économiques, de nombreux clubs amateurs se retrouvent débordés ou obligés de refuser certaines inscriptions. Là encore, quid de cela ?

De nombreux clubs ont dû arrêter les inscriptions bien avant la rentrée, oui ! Soit par manque d’infrastructures, soit par manque d’éducateurs. Plus les joueurs sont jeunes, plus il faut un taux d’encadrement élevé. Voilà les deux raisons principales. Le défaut d’infrastructures impacte plus le milieu urbain tandis que le défaut d’encadrement et d’éducateurs est plus visible en milieu rural.

De cette victoire vous espériez aussi une plus grande (re)considération de la Fédération et de l’Etat pour le football amateur. Vos attentes à ce sujet ont été comblées ?

L’été dernier, nous avons dénoncé le mensonge de la Fédération qui, quelques jours avant le début de la compétition, annonçait 50 millions d’euros en faveur du football amateur et qui, un mois après, en annonçait 85, alors que le budget avait été déjà été voté et qu’il n’a pas été modifié. Il faut être sérieux. Quand on donne des chiffres, il faut donner les vrais. La Fédération a menti. Il n’y a pas 85 millions qui ont été en direction du football amateur. Les clubs s’en seraient aperçus.

Cependant, l’AFFA a tout de même réussi à faire passer le message auprès de l’opinion publique que cette victoire était d’abord celle du football amateur et des bénévoles.

« Noël Le Graët est le Gérard Larcher du footbal français »

Concernant la prime de victoire reçue par la Fédération, 30% de celle-ci, soit 11 millions, a été utilisée pour financer les primes accordées aux joueurs et au staff. Le milieu amateur a-t-il perçu une partie des 70% restants ? Si oui, combien et de quelle manière ?

Ces 30% réservés aux joueurs sont déjà un premier sujet. Nous, à l’AFFA, on demande depuis dix ans à stopper cela ! Les joueurs n’en ont pas besoin. C’est l’équivalent d’une semaine de salaire dans leur club…

… à leur décharge, les vingt-trois joueurs de l’effectif ont tous redistribué cette prime ou une partie de celle-ci à différentes associations.

Mais cette somme doit alors servir le football amateur et son développement. En accord avec les joueurs, il faut leur proposer que cette somme devienne un fond de secours pour développer le football amateur et le football féminin en France ! Et à propos des 22 autres millions, nous n’avons aucune idée de ce qu’ils sont devenus. Nous avons posé la question et nous n’avons eu aucune réponse. Aujourd’hui à la Fédération, il y a une opacité incroyable. Et pourquoi avons-nous cette opacité ? Car il n’y a pas de démocratie ! Quand il y aura une vraie démocratie, nous aurons cette transparence et nous saurons d’où vient et où va cet argent. Il faut remettre de l’ordre dans cette Fédération. Aujourd’hui, ce sont trois ou quatre personnes qui décident de tout.

À ce propos, il y a un mois vous publiiez une lettre ouverte destinée au président de la République Emmanuel Macron afin de dénoncer le fonctionnement « non démocratique » de la Fédération. Vous pouvez nous en dire plus ?

Le système actuel est une dictature. Ce n’est pas une élection qui a lieu tous les quatre ans à la FFF, c’est une désignation avec 216 grands électeurs ,qui sont censés représenter 2 200 000 licenciés. Ce n’est plus possible ! D’autant plus quand on les invite à l’Euro et à la Coupe du monde et qu’on leur promet monts et merveilles…

La Fédération est une dictature où quelques individus disposent de tous les droits. Pourtant, il y a un an, 82 % des clubs bretons ont demandé en assemblée générale à ce que ça soit les clubs qui votent pour les élections de la FFF. Rien n’a changé ! Et on parle pourtant de la Ligue d’où est issu Noël Le Graët. Le président ne veut pas entendre parler de démocratie car le système actuel lui permet d’être réélu sans opposition.

Les clubs de rugby votent tous, par exemple. Qu’ils soient professionnels ou amateurs. Si l’année prochaine, les clubs de rugby français ne sont pas satisfaits de la gouvernance de Bernard Laporte, ils le lui signaleront et éliront un nouveau président. Pour comparer à la vie politique, c’est comme si les sénateurs voteraient pour élire notre président de la République. Gérard Larcher serait notre Président de la République. Noël Le Graët est le Gérard Larcher du football français.

Le président de la République avait d’ailleurs lui-même promis, en 2017, de « rendre le fonctionnement des fédérations sportives plus efficace avec l’élection systématique des présidents de fédérations sportives par les clubs ».

La promesse n’est pas tenue. C’est pour cela que nous l’avons rappelé à ses obligations au travers de cette lettre ouverte. Car, lorsque l’on fait des promesses, il faut les tenir. J’espère qu’elles seront tenues.

À l’heure actuelle et à la vue de la situation que vous décrivez, l’Etat, du fait du fonctionnement global du sport amateur français avec le ministère des Sports qui garde, en principe, une certaine influence sur les Fédérations, représente donc le dernier et seul garant de démocratie au sein de la FFF ?

C’est bien pour cela qu’en conclusion de notre lettre, au regard du désengagement de l’Etat, on demande la plus maigre des garanties : que le vote nous soit accordé. Ce que l’on réclame c’est le droit de vote, comme tout citoyen.

« Accéder aux demi-finales aurait pu inciter les jeunes filles à se diriger vers les écoles de foot. Cela va prendre plus de temps car nous n’avons pas rempli les objectifs »

L’an dernier vous deviez d’ailleurs rencontrer Laura Flessel, ex ministre des Sports. Malheureusement, elle a démissionné quelques jours avant votre rencontre. Comment se passent les relations avec le gouvernement actuellement ?

On n’attend plus rien de la Fédération. On fait donc un travail auprès des politiques, des députés, des parlementaires et des sénateurs. Nous avons récemment reçu Daniel Labaronne, député de La République En Marche et chargé d’une mission sur la ruralité. Quand il voit que 4.000 clubs amateurs ont mis la clé sous la porte en quatre ans, et particulièrement en milieu rural, ça l’interroge. C’est d’ailleurs pour cela qu’on aura du mal, je pense, à développer le football féminin. Car celui-ci se développe beaucoup en milieu rural.

En parlant de cela, l’an passé vous avouiez que le foot féminin représentait à vos yeux l’avenir du football. On imagine que le succès qu’a connu cette dernière Coupe du monde vous satisfait particulièrement ?

Cela a été une très belle réussite, oui. Mais je reste tout de même inquiet. Nous n’avons pas rempli les objectifs. L’objectif du président de la Fédération était d’atteindre les demi-finales. Or, on a échoué en quart. Accéder aux demi-finales aurait pu inciter les jeunes filles à se diriger vers les écoles de foot. Cela va prendre plus de temps car nous n’avons pas rempli les objectifs. Puis, quel message envoie Corinne Diacre lorsqu’elle dit que ce sont ses joueuses qui sont responsables de cela ? Ces propos sont indignes d’une salariée de la Fédération française de football. Puis, pour développer ce football féminin, il ne faut pas qu’aider les clubs professionnels, il faut également aider les clubs amateurs.

Cependant, la Fédération a tout de même débloqué 10 millions d’euros d’équipements et de matériels qui seront destinés uniquement aux clubs amateurs de moins de cent licenciés pourvus d’une école de football et d’une équipe féminine, justement…

On verra … Il n’y a pas l’air d’avoir une grande volonté de développer le foot féminin. S’il y avait une volonté, il y aurait un budget. Or, il n’y en a pas ! Il y aurait un calendrier d’actions, des objectifs. Il n’y a rien de cela.

Concernant la dernière Coupe du monde féminine, ne pensez-vous quand même pas que l’engouement et l’atmosphère qui ont accompagné cette compétition prendront le dessus sur cet échec sportif et, qu’ainsi, celui-ci ne décourage finalement pas les probables futures nouvelles joueuses ?

Oui, bien sûr. Mais avec une qualification en demi-finale, on aurait peut-être atteint les 10% supplémentaires. Comme l’année dernière.

Crédit photo : STEPHANE DE SAKUTIN / AFP