Les Exilés #5 – Richard Barroilhet : « Si le peuple chilien est mécontent, il fait tout pour que le football le suive. »

Richard Barroilhet est un aventurier. À 27 ans, le natif d’Aix en Provence a déjà connu six pays (dont la Norvège et les Pays-Bas). Durant sa carrière, Richard Barroilhet est passé des espoirs d’une grande carrière à Fulham aux travers du football business au Kazakhstan. Mais depuis deux ans et demi, il s’est installé au Chili, le pays de son père. Un pays marqué par des manifestations sans précédent, qui entretiennent un lien fort avec le football.

Comment t’es-tu retrouvé à jouer au Chili ?                                                      Je suis arrivé en 2017. J’étais en contact avec une personne qui m’a fait passer des essais à O’Higgins, une équipe de première division. Le club m’a ensuite signé. Pourtant, j’avais arrêté le football quelques mois auparavant. Je travaillais comme serveur dans le restaurant de mes parents sur la Côte d’Azur.

Pourquoi avoir repris ?
Le football me manquait, donc je me suis remotivé. Pendant mes pauses au travail, j’allais courir, faire des sprints, du fractionné… J’ai ensuite eu la chance de pouvoir me préparer à Montpellier car mon petit frère jouait dans la réserve du club.

Quel est ton parcours depuis ton arrivée au Chili ?                                 O’Higgins m’a prêté juste après m’avoir signé. Cela s’est répété à trois reprises. Mon prêt à Puerto Montt a pris fin récemment et j’ai décidé de rejoindre le Deportes Temuco. C’est l’une des meilleures équipes de Primera B (la deuxième division chilienne). D’ailleurs, nous venons tout juste de jouer la finale des play-offs d’accession à la première division. Nous avons perdu. J’étais dégoûté, je n’ai pas joué car j’étais malade. L’objectif pour la saison prochaine reste la montée. Le groupe est toujours en place, même si on a perdu un ou deux joueurs.

Quelle place occupe le football ici ?                                                                        Tout le monde est passionné par le ballon rond. Les gens viennent au stade, nous avons 8000 à 9000 supporters en moyenne. Et si l’équipe tourne bien, cela peut monter jusqu’à 15 000. Dernièrement, le Chili a marqué son nom sur la carte avec la génération menée par Alexis Sanchez, Arturo Vidal, Gary Medel…

« La plupart de mes coéquipiers sont chiliens. Ils viennent de familles qui connaissent la galère »

Est-ce que tu peux situer la ville de Temuco ?                                            C’est le cœur économique d’une région qui est très nature. Elle se situe à 700 kilomètres au sud de Santiago. Il y a des paysages incroyables à 30 minutes de Temuco. Les gens y viennent pour faire du rafting, des randonnées, de canyoning. À Temuco, les quartiers sont beaux et ce n’est pas trop dangereux. D’une manière générale, le Chili est le pays le plus sécurisé de la région, avec une bonne économie, au moins sur le papier.

Les manifestations qui ont eu lieu à Santiago ont eu un écho international. Mais les protestations ont bien traversé tout le pays. Comment tu as vécu ces semaines de tensions ?                                              À l’époque, j’habitais encore à Puerto Montt, une ville de 200 000 habitants au centre du pays. La ville a été paralysé par les manifestations. Les affrontements entre les manifestants et les forces de l’ordre étaient violents. C’était dangereux d’aller dans le centre. De mon côté, j’habitais à l’extérieur de la ville, dans un endroit peu touché par les révoltes.

Ces manifestations ont-elles perturbé ton quotidien ?                      Certaines routes étaient bloquées par les manifestants, ou carrément détruites. Je devais donc prendre des chemins différents pour me rendre à l’entraînement. La fédération a arrêté les championnats pendant quelques semaines. Les matchs n’ont pas été rejoués. Pendant un mois, nous nous sommes entraînés sans savoir si nous allions jouer. Finalement, nous avons effectué les play-offs en janvier. Le football vient à peine de reprendre en première division. Des gens sont aussi venus dans les stades pour monter leur mécontentement. Ils ont par exemple envahi certaines enceintes en pleine rencontre.

Comment expliques-tu ces gestes ?
Les manifestants sont partis du constat que le football est le sport du peuple. Si le peuple est mécontent, le football doit le suivre, coûte que coûte. Ils ont donc fait en sorte que les matchs soient annulés. Le problème, c’est qu’il n’y a pas que les joueurs qui travaillent. Nous, nous n’avons rien à perdre, si ce n’est ne pas exercer notre passion. Mais il y a des gens qui n’ont pas les mêmes contrats comme les journalistes, ou ceux qui travaillent pour des agences de sécurité… Beaucoup de personnes qui exercent dans le monde du football ont été impactées par cet arrêt.

Comment as-tu senti tes coéquipiers par rapport à ces protestations ?
Tout le monde en parlait. La plupart de mes coéquipiers sont chiliens. Ils viennent de familles qui connaissent la galère. Ils voient que leurs proches ont du mal à payer un loyer, à manger, à survivre. Ils ont donc plein de raisons d’être mécontents. Certains ont aussi décidé de montrer leur soutien. Quelques joueurs ne voulaient pas reprendre les entraînements et les matchs, d’autres pensaient qu’il y avait d’autres façons de montrer leur soutien. Dans ces moments-là, il y a toujours des divergences sur la manière de penser et de faire.

« Je veux continuer sur cette lancée, même s’il faut quitter le Chili »

Comment est la situation aujourd’hui ? 
La situation s’est calmée pour l’instant, mais cela reprendra surement en mars, lors du vote décisif. Ce ne serait pas étonnant que le championnat soit à nouveau suspendu.

Pourrais-tu quitter le Chili si les protestations reprennent ?
J’ai une attache particulière avec ce pays, mais ça ne me dérange pas de partir. Je suis un aventurier. J’ai encore beaucoup à donner et je joue très régulièrement depuis que je suis au Chili. Je veux continuer sur cette lancée, même s’il faut quitter ce pays.

Et cela n’a pas toujours été le cas…
À Fulham, j’ai enchaîné les blessures. J’avais pris un sacré coup sur la tête, car j’étais en Equipe de France peu de temps avant. Au final, je me suis retrouvé sans contrat et avec une opération à faire. La seule façon de resigner, c’est de faire des essais. Physiquement, c’est compliqué car tu reviens de blessure. Et puis les essais sont tellement aléatoires… Il n’y a pas de temps, il faut prendre le bon train, si tu le prends pas, tu en prends un différent et tu vois où il t’amène.

Ton objectif lorsque tu es au Pôle espoir d’Aix en Provence, c’est de réaliser une carrière au sein des cinq grands championnats européens ?
Bien sur. Mais le manque de continuité, les contextes et les différentes blessures ont changé la donne. J’ai dû prendre des chemins différents du parcours idéal pour continuer à jouer. Cela m’a rendu plus ouvert d’esprit, m’a fait découvrir de nouveaux modes de vie, de nouvelles cultures. Ce sont de belles expériences qui me forgent au fil des ans. C’est une chance de pouvoir voyager en faisant ce que tu aimes. Et puis ce n’est pas parce que je ne joue pas en Europe que je ne peux pas gagner ma vie correctement. Pour l’instant, je profite de cette situation, elle me convient, même si j’en veux toujours plus.

Tu as aussi vu les mauvais côtés du foot aux Pays-Bas et au Kazakhstan…
C’est la réalité du football. J’étais jeune et je suis tombé de haut. Tu es encore dans le monde des Bisounours en pensant que tu vas un jour remporter la Coupe du monde. Quand tu découvres ça, tu es choqué, mais tu ne peux rien y faire. Après la Hollande, j’ai arrêté de jouer pendant une certaine période.

Ta carrière de globe-trotteur, tu l’échangerais contre une grosse carrière ?
Evidemment. Mine de rien, j’ai vécu des très bons moments avec tous ces voyages. Et puis je préfère continuer ma carrière qu’arrêter de jouer. J’ai encore le feu dans l’âme pour ce sport.