Diego Simeone et le cholisme : la genèse (1/3)

La vie d’un entraîneur est toujours plus éphémère. Sa durée de vie moyenne dans les 5 grands championnats européens est d’un peu plus d’un an, d’après une étude du CIES. Avec 8 ans et demi de règne, Diego Simeone fait figure de dinosaure à l’Atlético de Madrid.

Comment expliquer cette longévité hors normes ? Comment Simeone a-t-il dépoussiéré l’armoire à trophées et, surtout, redonné sa fierté à tout un peuple raillé en Espagne pour sa lose légendaire ? Décryptage de la philosophie dite du « cholisme » en trois temps : genèse, triomphe et déclin. Aujourd’hui, les origines.

Simeone, un milieu taulier des années 90

Avant d’entraîner, Diego Pablo Simeone González, dit El Cholo, fut un formidable milieu de terrain défensif de 1987 à 2006. Passé par plusieurs clubs argentins (Velez Sarsfield, Racing), italiens (Pise, Inter Milan, Lazio) et espagnols (Atlético, FC Séville), il est reconnu comme l’un des meilleurs footballeurs argentins de l’histoire à son poste. Vainqueur de la Coupe de l’UEFA en 1998 aux côtés de Ronaldo ou Youri Djorkaeff, Simeone est aussi célèbre pour avoir mené l’Atlético de Madrid jusqu’au sacre en Liga, en 1995-96. Une première depuis 20 ans. Il faudra patienter 18 printemps de plus pour réitérer l’exploit, avec, cette fois, El Cholo comme entraîneur. Cette année 2014, il s’offre même le doublé avec la Copa del Rey.

Son armoire à trophées est pourvue d’autres titres majeurs : Copa America 1991 et 1993, triplé Serie A – Coupe d’Italie –Supercoupe d’Italie en 2000. Simeone est ainsi un joueur majeur de l’Albiceleste durant sa carrière, portant 106 fois le maillot argentin, dépassant notamment l’autre Diego légendaire du football gaucho. Connu pour son volume physique, son agressivité et sa roublardise, il fait disjoncter plus d’un joueur. Notamment David Beckham durant la Coupe du monde 1998, ou encore des entraîneurs tel que Johan Cruyff, après un match contre Barcelone en 1994. Simeone est aussi un joueur très fin techniquement, se projetant énormément vers l’attaque : en attestent ses 12 buts en Liga l’année du titre avec l’Atlético.

Reconversion mouvementée mais récompensée

Avant de s’affirmer comme l’un des entraîneurs les plus reconnus et redoutés sur le Vieux Continent, El Cholo se fait les dents dans son pays natal : l’Argentine. Il y remporte le Tournoi d’ouverture du championnat en 2006 avec Estudiantes, puis le Tournoi de clôture en 2008 avec River Plate. Après quelques succès mais aussi des déconvenues, à River et San Lorenzo entre autres, Simeone retourne en Italie et débarque à Catane, en grande difficulté lors de la saison 2010-11. 6 mois, le temps d’un maintien, et El Cholo revient en Argentine, plus précisément au Racing. Là aussi, Simeone ne fait pas long feu : 6 mois après son arrivée, il démissionne afin de reprendre les rênes de son club de cœur, l’Atlético de Madrid, qui en a bien besoin.

Car depuis son premier passage (1994-1997), les Matelassiers ont connu des années difficiles ponctuées de quelques succès. Il y a eu la Ligue Europa en 2010, mais surtout une relégation en 2000 et aucun podium depuis le sacre de 1996. El Cholo est appelé pour prendre la succession de Gregorio Manzano, limogé au bout de quelques mois après des mauvais résultats en championnat (10e place après 17 journées) et une élimination en Copa del Rey dès le premier tour.

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Simeone conserve le 4-2-3-1 de Manzano et agit davantage sur la mentalité, l’animation du système et le style de jeu, en se concentrant en premier lieu sur la défense. Entre août et décembre 2011, l’équipe de Manzano encaissait en moyenne 1,5 but par match. Simeone renforce la compacité et l’équilibre de l’Atlético, avec des lignes plus resserrées et un bloc plus bas. L’Argentin inculque une rigueur défensive à toute épreuve et insuffle sa mentalité de guerrier sur le terrain.

Les résultats sont stupéfiants : sur les 39 premiers matchs de Liga dirigés par El Cholo, l’Atlético n’encaisse que 0,94 but par match, et seulement 0,67 but si l’on retire les confrontations contre le du Real Madrid et le FC Barcelone. Côté attaque, Simeone abandonne la possession du ballon afin de miser sur la verticalité et les phases de transition. Falcao, alors seul attaquant de pointe de son dispositif, reçoit les ballons depuis la défense et les conserve jusqu’à ce que Diego, le milieu offensif axial, vienne lui prêter main-forte, et que le bloc puisse remonter. Le nombre de buts marqués par match baisse mais est excédentaire comparativement au nombre de buts encaissés. L’attaque devient littéralement dépendante de Falcao, qui marque trois fois plus que le deuxième meilleur buteur.

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L’effet El Cholo est immédiat. Il commence par une série de 7 matches d’invincibilité en Liga jusqu’à une défaite contre le FC Barcelone (1- 2). L’Atlético de Madrid finit la saison à la 5e place et, surtout, El Cholo capitalise sur les bons résultats de son prédécesseur en Ligue Europa. L’Argentine emmène son équipe jusqu’à la finale, que les Rojiblancos remportent 3-0 contre l’Athletic Bilbao. Plus important encore : grâce à ses résultats époustouflants, El Cholo gagne le respect total du club et de sa présidence, l’adhésion absolue de ses joueurs aussi bien à sa personne qu’à sa philosophie, et l’intégration progressive par son équipe de ses principes de jeu et des efforts souhaités. Voilà qui lui laisse les mains libres pour passer à la phase 2 de son projet.

Les commandements du Cholisme

Dès le début de son règne à l’Atlético, Diego Simeone s’appuie sur des principes clairs et des schémas invariables. Progressivement, les journalistes rassemblent ces derniers derrière le néologisme cholisme, soit la philosophie d’El Cholo. L’Argentin insuffle une mentalité de guerrier à son groupe, transmet sa passion pour la défense, le goût de l’effort et la nécessité du sacrifice individuel pour la réussite du collectif. L’abnégation souhaitée transpire dans la gestion des seconds ballons par les Madrilènes mais également dans les prises à deux, trois ou quatre lorsqu’un joueur adverse a le malheur de ne pas réaliser le geste parfait lorsqu’il reçoit la balle.

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Le cholisme s’adosse aussi à l’histoire et l’identité ouvrière de l’Atlético de Madrid. Simeone attend de ses joueurs qu’ils portent ce maillot avec fierté afin de rendre cette même fierté aux socios. Le résultat compte moins à ses yeux que le goût du travail et la passion pour le club. Chacun des matches doit être joué comme une finale, avec ambition et esprit de conquête, comme une aventure, sans penser au lendemain. De manière à fournir l’engagement et l’intensité souhaités, les joueurs doivent être mentalement armés, mais surtout physiquement au top. Pour cela, Simeone fait venir le préparateur physique uruguayen Óscar Ortega, qui avait déjà travaillé avec lui – et qui l’accompagne encore aujourd’hui. Le travail exigé par ce dernier est titanesque. Les corps doivent répondre aux principes du cholisme, dont la clé de voûte demeure le physique. L’objectif est clair : l’Atlético doit être l’équipe la plus « athlétique » du championnat.

Le cholisme sur le terrain : la défense

Dès le début de la saison 2012-2013, El Cholo impose son 4-4-2 avec deux lignes à plat resserrées et un milieu, base de son système, composé de quatre « intérieurs », donc sans ailier de métier. Ce milieu de terrain doit être structuré, juste techniquement, agressif, dévoué et dur au mal. Défensivement, le bloc est médian voire bas, dans le but de ne pas laisser d’espaces dans le dos des défenseurs qui brillent davantage par leur science du placement et leur jeu de tête que par leur vitesse. Les deux lignes de 4 sont extrêmement rapprochées pour étouffer le milieu adverse et couper les lignes de passe dans l’axe.

La stratégie est claire : abandonner le ballon à l’équipe d’en face. Frustrer l’adversaire en bloquant toute possibilité de passes vers l’avant, afin que ses phases de possession soient stériles et débouchent soit sur une récupération dans des zones latérales, soit sur des tirs forcés ou des centres vers les défenseurs axiaux madrilènes, très à l’aise dans les airs. L’objectif est de minimiser les risques et forcer l’adversaire à utiliser les couloirs. El Cholo donne la consigne à ses milieux de côté de les abandonner, et même de laisser le bloc adverse monter afin de pouvoir, dans un second temps, exploiter les espaces dans le dos de la défense.

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Une fois que l’équipe adverse transmet le ballon à un de ses ailiers, un triangle de joueurs bloque ce dernier en utilisant la ligne de touche comme quatrième défenseur, et tout le reste du bloc suit ce mouvement latéral. Le but est de récupérer le ballon le plus rapidement possible et chercher rapidement la verticalité. Frustrer, épuiser, achever. Si l’adversaire arrive à conserver le ballon, il ne doit pouvoir ressortir que par une passe vers l’arrière, ce qui permettra au bloc de remonter, voire de déclencher un pressing agressif. L’axe doit demeurer bouché par les quatre milieux et les deux attaquants, et aucun changement de côté ne doit être possible sans repasser par la défense.

Bien que le pressing dans le camp adverse soit important dans la philosophie d’El Cholo – et aux yeux des supporters et téléspectateurs –, il n’est ni automatique ni constant. Ce pressing à géométrie variable, très agressif, ne doit durer que quelques secondes, en meute, et est déclenché par l’équipe adverse lorsqu’un de ses joueurs manque un contrôle ou une passe. On parle de « press trigger ».

Le cholisme sur le terrain : l’attaque

Côté attaque, l’objectif est de garder la balle le moins longtemps possible, tout particulièrement dans le premier tiers du terrain. Le milieu est souvent sauté afin de viser directement l’attaquant servant de point d’ancrage. Ce dernier remise sur le second attaquant, ou lance en profondeur l’attaquant le plus avancé sur le terrain. Les milieux créatifs de l’Atlético peuvent aussi être visés, non pas pour conserver le ballon mais pour verticaliser encore le jeu. Les contre-attaques doivent être rapides et létales. Si la défense repose sur la solidarité et le bloc équipe, l’attaque mise davantage sur des individualités et la complémentarité du duo d’attaquants – l’un servant de pivot ou partant en profondeur et l’autre tournant autour du premier – plutôt que sur des schémas de passes complexes. Mais l’attaque ne repose pas seulement sur des phases de transition dans l’axe.

D’autres solutions ou circuits de passe sont empruntés :

  • L’attaquant de fixation vient se frotter aux latéraux qu’il domine physiquement, ou plonge dans le dos d’un des latéraux afin de recevoir le ballon dans une zone vide. Son objectif est de conserver le ballon en attendant le soutien du milieu latéral ou, plus souvent, de son latéral, les milieux de côté étant attirés vers le cœur du jeu.
  • Un des milieux ou l’attaquant censé décrocher se place entre la ligne des défenseurs et celle des milieux. L’idée est de créer un triangle avec un deuxième milieu et un latéral pour, in fine, mettre le latéral dans une bonne position de centre.
  • Un des milieux se rapproche d’un des attaquants de pointe, qui remise sur ce dernier, afin de faire monter le bloc avant de déstabiliser l’équipe adverse par la passe, grâce à la justesse technique des milieux madrilènes tels que Arda Turan, Koke, Tiago ou Saul par exemple.

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Dans tous les cas, la phase de possession est plutôt courte pour déstabiliser le bloc adverse et conserver le moins longtemps possible le ballon dans des zones risquées. Une grande partie des attaques passe ainsi par les côtés, et notamment par les latéraux, dans le but d’éviter les pertes de balle au centre du terrain. Le but recherché : maximiser les opportunités en attaque tout en minimisant le risque d’être contré.

Enfin, progressivement, les coups de pied arrêtés deviennent une des principales armes offensives de l’équipe d’El Cholo, avec les excellents joueurs de tête que sont Miranda, Godin, Falcao, Costa, Savic, Morata ou encore Gimenez. Pour résumer sa pensée, Diego Simeone disait dans une interview : « Les matches ne sont pas remportés par ceux qui ont le plus le ballon, mais par ceux qui sont le plus convaincus par ce qu’ils font. »

La 2e partie de cette analyse, consacrée au triomphe du cholisme, est à retrouver ici. La 3e et dernière partie, axée sur le déclin récent du cholisme, est disponible ici.

Par Aymeric Debrun (@AymericDebrun)

Crédit photo : PA Images / Icon Sport

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